Levinas Et Féminin
Levinas Et Féminin
Levinas Et Féminin
Matthieu Dubost
Dans Les Études philosophiques 2006/3 (n° 78), pages 317 à 334
Éditions Presses Universitaires de France
ISSN 0014-2166
ISBN 9782130555346
DOI 10.3917/leph.063.0317
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différence sexuelle. Avant le XXe siècle, on la considère comme contingente
et la femme se définit le plus souvent par la passivité – comme chez Aristote
– par l’ingénuité – c’est le cas de Kant –, ou par l’immédiateté affective
– notamment chez Hegel. La différence générique est ou bien indifférente,
ou bien réduite à des problématiques plus importantes.
Le XXe siècle, avec ses bouleversements sociohistoriques, a permis de
reprendre cette question avec plus de patience et d’intérêt. Emmanuel Lévi-
nas prend acte de ces changements et considère la notion de féminin
comme une des plus instructrices. En cherchant à dégager une situation per-
mettant au moi d’échapper à lui-même, Lévinas pense le fondement de
l’intersubjectivité, dont le modèle est la relation érotique d’un homme et
d’une femme : « L’intersubjectivité n’est pas seulement l’application de la
catégorie de multiplicité au domaine de l’esprit. Elle nous est fournie par
l’Éros, où, dans la proximité d’autrui est intégralement maintenue la dis-
tance dont le pathétique est fait, à la fois, de cette proximité et de cette dua-
lité des êtres. »1 La femme, c’est d’abord l’être que l’homme désire, qu’il
étreint et qui pourtant reste à distance. Ce désir essentiellement insatisfait,
parce non réalisable, constitue le paradigme d’une relation où en général
autrui reste à distance, maintient une différence que la subjectivité ne saurait
défaire. Cette différence absolue, Lévinas la nomme féminin.
Cette réflexion n’a pourtant rien d’immédiat. Le premier étonnement
vient de ce que cette notion, privilégiée dans les premières œuvres, se voit
peu à peu réduite au point de disparaître presque complètement. Encore
présente dans Totalité et Infini, elle n’y constitue cependant plus le lieu de la
différence éthique. Dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, elle est
presque absente, sinon sous la figure de la mère souffrante. On pourrait
donc penser que le féminin est un concept accidentel, témoignant des hési-
tations propres aux œuvres qui débutent, et l’on aurait tort de s’y intéresser
plus qu’à titre historique. Chez un penseur de la différence, on aurait cepen-
dant souhaité une plus grande élaboration de ce concept. N’est-ce pas une
des distinctions que l’on évoque le plus spontanément lorsqu’on pense le
rapport à autrui ? Penser l’altérité en estompant peu à peu la différence
sexuelle, est-ce encore penser authentiquement la différence ? De surcroît,
on comprend mal pourquoi le féminin, d’abord paradigmatique, perd tout à
coup son importance, au point de ne plus être qu’un thème allusif. Rien
n’explique cet effacement. On doit enfin s’étonner de ce que ce désintérêt
progressif est pourtant contredit par l’auteur lui-même qui témoigne par ail-
leurs de son importance indiscutable. L’auteur ne renie jamais cette notion,
malgré son effacement. Cependant, si elle demeure, c’est parce qu’elle
dépasse ce que l’on entend communément par différence sexuelle. Au-delà
de la différence biologique, le féminin devient une catégorie transgénérique :
« Peut-être, d’autre part, toutes ces allusions aux différences ontologiques
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entre le masculin et le féminin paraîtront-elles moins archaïques, si, au lieu
de diviser l’humanité en deux espèces (ou en deux genres), elle voulait signi-
fier que la participation au masculin et au féminin était le propre de tout être
humain. »1 La notion de féminin figure donc parmi les moins évidentes de la
philosophie lévinassienne. Essentielle initialement, jamais reniée, elle perd
néanmoins de son importance. Comment expliquer cette hésitation et com-
ment situer la féminité par rapport à l’altérité ? La féminité est-elle le syno-
nyme de l’altérité ? Est-elle subordonnée ou antérieure ?
Ce premier étonnement est redoublé par la polysémie de cette figure.
Catégorie transgénérique, le féminin n’en empreinte pas moins les traits de
la femme telle que nous la côtoyons couramment. La femme est aux yeux de
Lévinas un être polymorphe et l’auteur insiste par conséquent sur l’une ou
l’autre de ses dimensions. La femme est ainsi l’amante mais aussi la tenta-
trice. Elle est ouverture discrète sur l’altérité, puis ouverture franche sur
l’avenir, mais également visage sans expression qui invite à l’irrespect. La
femme est modèle de sensibilité passive, figure maternelle, mais encore
piège de la complaisance amoureuse. Ces aspects contradictoires se rencon-
trent tout au long de l’œuvre de Lévinas. On peut donc se demander ce qui
fait la cohérence d’une telle figure, pour le moins équivoque.
Enfin, au-delà d’une telle polysémie, on a souvent reproché au philo-
sophe un certain androcentrisme2. En effet, les figures de l’amante, de
l’hôte, de la mère et la description d’une créature à la fois faible et tentante,
donnent le sentiment que Lévinas n’a fait que reprendre les schémas judéo-
chrétiens classiques, parfois caricaturaux. Chez quelqu’un qui se veut pen-
seur de l’éthique dans son universalité renouvelée, à plus forte raison en un
1. Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini (Fayard, 1982), Paris, Le Livre de poche, « Biblio-
Essais », no 4018, 1996, p. 61.
2. Voir Jacques Derrida, Psyché. Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987, « En ce moment
même dans cet ouvrage me voici », p. 159-202.
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dans leur cohérence indissoluble et dans leur dynamique. Telle sera notre
première thèse.
Nous montrerons aussi que tout au long de son œuvre, Lévinas fait du
féminin une figure privilégiée de l’altérité insinuée, à côté du visage, du langage et
de l’enfant. C’est une idée transversale, même si elle se charge au fur et à
mesure de contenus différents. En reprenant la problématique de la trace,
on pourra ainsi affirmer que si tous les phénomènes comportent une part
d’altérité, certains en sont plus marqués, et parmi ceux-là, certains la suggèrent
de manière privilégiée, comme c’est le cas de la femme.
Enfin, nous essayerons de dire la cohérence des trois figures principales
et successives que sont l’amante, l’hôte, et la mère. Selon le moment de son
œuvre, le philosophe insiste sur l’une ou l’autre de ces dimensions. Il faut
chercher une cohérence entre ces différentes présentations et rendre
compte de cette évolution. Nous verrons ce faisant que la différence
sexuelle reste subordonnée à l’altérité asexuée. Mais nous comprendrons
surtout que l’androcentrisme lévinassien, loin d’être une limite, signale que
c’est toujours à partir d’un corps et par son corps que l’autre est reçu. Autrement dit,
tout rapport à l’autre est sexuellement originé.
On ne peut donc interroger la notion de féminin qu’en la rapportant à
une pensée générale de la phénoménalité. La différence sexuelle constitue
ainsi un élément cohérent de la pensée lévinassienne qui permet de reposer
le problème de l’apparition de l’inapparent.
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sible et visible une rencontre avec un être différent. Avec cette personne se
dessine une relation qui va au-delà du simple échange social car elle
implique l’intimité et le désir. Il s’agit là d’ « une situation où l’altérité de
l’autre apparaît dans sa pureté »2. Ce qui en fait une situation pure, c’est juste-
ment que le désir spontané de proximité et de fusion est aussitôt contrarié.
Cette difficulté n’est d’ailleurs pas le fruit d’une contingence quelconque,
mais plutôt la marque d’une dualité indépassable.
Le sujet découvre une relation nouvelle car quelque chose fait obstacle à
ce qui constituerait une fusion réelle. L’expérience de la caresse, dans son
infinité, s’interprète de la sorte : « La caresse est un mode d’être du sujet, où
le sujet dans le contact d’un autre va au-delà de ce contact. (...) Ce qui est
caressé n’est pas touché à proprement parler. Ce n’est pas le velouté ou la
tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. Cette
recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait
pas ce qu’elle cherche. (...) Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se
dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut
devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d’autre, toujours autre, tou-
jours inaccessible, toujours à venir. La caresse est l’attente de cet avenir pur,
sans contenu. Elle est faite de cet accroissement de faim, de promesses plus
riches, ouvrant des perspectives sur l’insaisissable. »3 La caresse est donc
inquiétude. C’est un geste à la fois physique et palpable mais toujours égale-
ment allusif. Elle se répète, par essence, comme une obsession, comme une
recherche insatisfaite. La caresse est opiniâtre, elle ne s’arrête jamais. Elle
commence par avouer son échec sans pourtant renoncer. Et cet échec a sa
positivité puisqu’il ouvre à une autre forme d’intelligibilité.
La relation érotique est ainsi un moment de réjouissance et de décep-
tion. Elle est réjouissante parce que l’on y trouve du plaisir et parce qu’une
relation à la différence se dessine. Elle est décevante parce que la fusion, tel-
lement souhaitée par ailleurs, s’avère impossible. Aussi, « le pathétique de
l’amour consiste dans une dualité insurmontable des êtres »1. Autrui est là, à
demeure, mais à distance, comme ce dont la proximité physique souligne
l’irréductible éloignement.
La femme, comme l’autre de cette relation érotique, sert ainsi de modèle
à l’altérité pure. La différence de genre sert de prototype pour comprendre
la différence de l’autre. Dans De l’existence à l’existant, Lévinas se réfère à Pla-
ton et au Banquet : ce qui en moi recherche la différence, afin de communi-
quer et de s’accomplir, c’est ce qui désire le féminin, comme altérité pure.
Mais contre le mythe d’Aristophane, il faut reconnaître l’échec toujours par-
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tiel de cette communion, et en même temps avouer que c’est cet échec qui
garantit l’altérité absolue de celle qu’on a face à soi. Aussi, « le féminin est
autre pour un être masculin, non seulement parce que de nature différente,
mais aussi en tant que l’altérité est, en quelque façon, sa nature »2. La ren-
contre effective d’autrui, c’est d’abord l’éros. La première figure de l’altérité,
c’est la femme, dans le rapport érotique.
Il faut bien entendu remarquer qu’en ouvrant un avenir véritable, la rela-
tion érotique dévoile aussitôt la possibilité de la paternité. La femme, dans
ces premières œuvres de Lévinas, est toujours liée à la fécondité et à la figure
du père, comme lieu sensible du rapport de la ressemblance à la différence
et comme possibilité d’échapper à soi : « L’intersubjectivité asymétrique est
le lieu d’une transcendance où le sujet, tout en conservant sa structure de
sujet, a la possibilité de ne pas retourner fatalement à lui-même, d’être
fécond et, disons le mot en anticipant – d’avoir un fils. »3 Mais, fondamenta-
lement, cette paternité n’est possible que parce que la femme a dévoilé un
autre type de relation dans l’éros. Relation nouvelle, foncièrement autre,
mixte de plaisir et de déception, moment non maîtrisable et dont la non-
maîtrise fait le succès, la relation au féminin est première.
Cette primauté n’est pas seulement chronologique même si c’est en effet
par elle que Lévinas envisage tout d’abord la relation à l’altérité pure. Car
cette primauté est d’abord sensible. C’est ce que Lévinas suggère lorsqu’il
écrit : « Dans l’éros s’exalte entre êtres une altérité qui ne se réduit pas à la dif-
férence ontologique (...). »4 Il se produit en effet une exaltation, c’est-à-dire
un sentiment éminemment sensible et présent. L’éros est une situation où
l’altérité est particulièrement sensible, compte tenu de l’intimité qui s’y déve-
1. Ibid., p. 78.
2. Emmanuel Lévinas, Éthique et infini, p. 57.
3. Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant, p. 165.
4. Emmanuel Lévinas, Éthique et infini, p. 57.
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port amoureux. L’éros est ce moment où l’on se découvre le plus, celui où le
partage semble pouvoir être le plus total et où pourtant la fusion est impos-
sible. Cette situation est particulièrement parlante car en elle s’opposent la
force du désir et une déception indépassable. Le féminin est donc l’image
sensible du dualisme et de l’altérité pure dans ce qu’elle a d’irréductible.
Lévinas pense toutefois dépasser l’idéologie romantique et ne pas céder au
préjugé du « mystère féminin ». Car l’inconnu dont il est ici question n’a rien
de romantique : « Ce mystère ne doit pas être compris dans le sens éthéré
d’une certaine littérature. »3 La pudeur qui fait le féminin, cette manière de
se dérober et de ne pas satisfaire la caresse la plus persévérante, n’est pas
une coquetterie ou une subtilité retorse. Car « ce n’est pas seulement
l’inconnaissable, mais un mode d’être qui consiste à se dérober à la
lumière »4. La pudeur est bien ici un mode d’apparaître comme une présen-
tation de l’absence : « La relation avec autrui, c’est l’absence de l’autre. »5
Ce qui compte ici, c’est que le féminin est la figure concrète et sensible
de l’altérité, comme si Lévinas était attentif à des situations plus significati-
ves que d’autres. Comme si des « traces », perturbations diachroniques du
sensible, étaient plus parlantes que d’autres. Il s’agit bien d’analyser des
« situations concrètes »6 où l’altérité se signale de manière plus nette que
dans le rapport social où elle reste la plupart du temps diffuse et recouverte.
Cela voudrait dire qu’il y a des altérités plus ou moins sensibles et que le
féminin serait une des plus marquées. Parler de féminin, c’est donc mettre
en place une stratégie à la fois rhétorique et éthique : il s’agit d’une part de
dégager une situation aussi bouleversante que dualiste et repérable par tous ;
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l’altérité ne se présente jamais à l’état pur.
On remarque également que Lévinas exprime un point de vue absolu-
ment androcentré. Il décrit l’amour sexuel d’un point de vue masculin et
selon un mode uniquement hétérosexuel. On peut légitimement se deman-
der si ce qu’il écrit vaudrait comme masculin pour une femme, ou encore
dans une relation homosexuelle. La différence serait a priori moins visible
dans cette dernière situation, bien qu’une fois encore la notion de visibilité
appelle ici une redéfinition. Plus encore, on doit se demander si la différence
sexuelle absorbe l’altérité ou si l’altérité absorbe la différence sexuelle. Lévi-
nas hésite ici et l’on a du mal à saisir la place du féminin. Si elle est un proto-
type, elle est l’altérité comme telle. Si elle est la « trace » de ce qui se fait jour
dans tout rapport social, alors lui est-elle subordonnée ou antérieure ?
perdre son visage, alors que l’érotisme « n’est [seulement] possible qu’entre
Visages »1. Dans la femme, il y a « de l’équivoque (...) tout le clair-obscur de
la fameuse vie sentimentale (même quand elle prétend s’élever au-dessus du
plaisir) »2. Si la femme est féminine, c’est parce qu’elle est faite de virtualités,
d’entre-deux, parce qu’elle n’est jamais particularisée : « La discrétion de
cette présence, inclut toutes les possibilités de la relation transcendante avec
autrui. »3 Cela inclut toutes les possibilités, c’est-à-dire les plus enrichissantes
comme les plus complaisantes.
C’est dans Totalité et Infini que cette ambiguïté fondamentale est pré-
sentée avec le plus de force. Dans Autrement qu’être, les figures de l’amante et
de l’hôte laissent place, discrètement, à celle de la mère. C’est seulement
dans Totalité et Infini que les trois figures se croisent en juxtaposant toutes
leurs différences et leurs contradictions.
Le désir et l’amour sont d’abord présentés comme les indices d’une
recherche d’infini. Comme dans Le temps et l’autre, Lévinas commence par
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évoquer autrui en général par le féminin4. Toutefois cette reprise est vite
enrichie par l’analyse de la maison. Elle est d’abord un lieu de repos où le
sujet peut se retrouver malgré les agressions extérieures. Car dehors,
l’homme est « exposé au soleil violent qui aveugle, aux vents du large qui le
battent et l’abattent, sur une terre sans replis, dépaysé, solitaire et errant
déjà par là même aliéné par les choses produites qu’il avait suscitées et qui
se dressent indomptées et hostiles »5. L’événement de la demeure, c’est ce à
partir de quoi tous les outils prennent sens, c’est une première manière
d’établir son corps, de le poser, de le situer. Ce recueillement va de pair
avec la douceur. C’est la possibilité d’un isolement et d’une plus grande
attention à soi-même6. C’est une demeure, c’est-à-dire au sens propre un
lieu où le sujet se pose comme subsistant, mais où le langage n’est encore
qu’une possibilité. La maison est un lieu de jouissance mais où s’insinue
cependant une altérité : « L’accueil du visage (...) se produit d’une façon ori-
ginelle dans la douceur du visage féminin, ou l’être séparé peut se recueillir
et grâce à laquelle il habite, et dans sa demeure accomplit la séparation.
L’habitation et l’intimité de la demeure qui rend possible la séparation de
l’être humain, suppose ainsi une première révélation d’autrui. »7 Bien
qu’antérieure à la rencontre de l’autre comme autre, il se constitue ici une
figure anticipatrice de cette altérité pure. Il s’agit bien d’un accueil premier
dans la mesure où il reste du côté du Même et de l’ontologie. Mais égale-
1. Emmanuel Lévinas, Entre nous. Essai sur le penser-à-l’autre (1991), Paris, LGF, « Le Livre
de poche / Biblio-Essais », no 4172, 1993, p. 132.
2. Emmanuel Lévinas, Du sacré au saint. Cinq nouvelles lectures talmudiques (1977), Paris,
Minuit, 1988 (critiques), p. 146.
3. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini (La Haye, Nijhoff, 1961), Paris, Le Livre de
poche / Biblio-Essais », no 4120, 2000, p. 129.
4. Ibid., p. 20 et 24.
5. Ibid., p. 55.
6. Ibid., p. 164.
7. Ibid., p. 161.
Féminin et phénoménalité selon Emmanuel Lévinas 325
ment parce que cet accueil n’est qu’un commencement. Il constitue seule-
ment une annonce d’un degré éthique moindre que la rencontre réelle du
visage.
La femme est le foyer. Or habiter c’est « être chez soi en autre chose que
soi »1. Déjà le rapport à la terre, comme contact, comporte une relation
entre touchant et touché, donc une première forme d’altérité. Si le lieu est
déjà contact avec l’altérité, c’est qu’autrui n’est pas loin, et l’accueillant de la
maison, c’est le féminin. Néanmoins le féminin est encore pré-éthique2. Le
féminin renvoie à l’expérience du contact comme à l’une des premières for-
mes d’altérité, comme « douceur en soi »3 : « La familiarité et l’intimité se
produisent comme une douceur qui se répand sur la surface des choses. »4
La femme rend donc le monde habitable. Or cet autre n’est que « pres-
senti »5. C’est la discrétion, non ce qui impose respect. Il reste familiarité,
présence qui se fait oublier. Ainsi : « Le féminin n’est là d’abord que pour
permettre au moi d’accomplir un retrait en soi. »6 Cela montre que l’autre est
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déjà inscrit dans le pour soi, mais d’une manière qui renvoie encore essen-
tiellement au moi.
La femme n’est donc plus l’amante de la relation érotique mais l’hôte.
Elle est « douceur », ce qui rend le monde moins rugueux. Elle permet une
familiarité avec les choses. Or toute familiarité suppose d’avoir été accueilli,
ce qui signifie accueilli par. Il s’agit donc d’être accueilli, de percevoir une
intention d’accueil, c’est-à-dire d’être en face de quelqu’un, sans pour autant
être commandé. Un quelqu’un qui ne me commande pas, et qui soit déjà
quelqu’un, telle est la figure féminine de l’habitation.
Toutefois, comment un visage peut-il ne pas commander, ne pas
m’imposer sa différence absolue et dérangeante ? « Il faut pour que l’intimité
du recueillement puisse se produire dans l’œcuménie même de l’être – que la
présence d’Autrui ne se révèle pas seulement dans le visage qui perce sa
propre image plastique, mais qu’elle se révèle, simultanément avec cette pré-
sence, dans sa retraite et son absence. »7 C’est là la discrétion. C’est ainsi seu-
lement que la femme est cet « autre dont la présence est discrètement une
absence »8. La femme, c’est cette douceur, cet entre-deux : « La femme est la
condition du recueillement, de l’intériorité de la Maison et de l’habitation.
Le simple vivre de... l’agrément spontané des éléments n’est pas encore
l’habitation. Cependant l’habitation n’est pas encore la transcendance du
langage. »9 C’est un tu et non un vous, une familiarité, une ouverture qui reste
1. Ibid., p. 139.
2. Rodolphe Calin, Lévinas et l’exception du soi, Paris, PUF, 2005, p. 136.
3. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, p. 129.
4. Ibid., p. 128.
5. Rodolphe Calin, Lévinas et l’exception du soi, p. 140.
6. Ibid., p. 141.
7. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, p. 165.
8. Ibid., p. 166.
9. Ibid.
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chant paradoxalement la sortie de soi.
La question reste celle de la subjectivation du moi par l’autre, non comme
une limitation mais comme une promotion : « Il nous faut donc indiquer un
plan à la fois supposant et transcendant l’épiphanie d’Autrui dans le visage ;
plan où le moi se porte au-delà de la mort et se révèle aussi de son retour à
soi. »2 Il s’agit d’aller en deçà et au-delà car le sujet s’expulse de lui-même pour
revenir à lui-même. Or dans cette histoire, l’éros n’est plus comme dans Le
temps et l’autre un moment déterminant ou une étape vers le fils. Il devient
ambigu : « Par l’amour, la transcendance va, à la fois, plus loin et moins loin
que le langage. »3 Entre immanence et transcendance, entre besoin et désir,
entre jouissance et générosité, ce moment intime devient « l’équivoque par
excellence »4. Car la sexualité est le lieu d’une complaisance où il s’agit de
jouir de moi et pour moi. L’éros, loin d’être ici ce lieu où l’altérité pure se des-
sine à la pointe de l’échec de la caresse, comme signifiance d’une impossible
fusion, est au contraire l’occasion d’un retour orgueilleux sur soi, d’une com-
plaisance à laquelle invite la beauté féminine.
Cet autre, qui ne joue pas son rôle d’autre mais au contraire de tenta-
trice, c’est la femme : « La simultanéité ou l’équivoque de cette fragilité et de
ce poids de non signifiance, plus lourd que le poids du réel informe, nous
l’appelons féminité. »5 Catégorie avant d’être sexe, le féminin est ici tenta-
tion, séduction au visage dissimulé. La pudeur n’est plus cette façon d’être
en se retirant mais profondeur simulée, cachotterie et minauderie. L’éros est
donc avant tout « complaisance de la caresse »6. Le visage féminin est une
1. Emmanuel Lévinas, Difficile liberté. Essais sur le judaïsme (1963), Paris, Albin Michel,
1994, p. 55.
2. Ibid., p. 284.
3. Ibid.
4. Ibid., p. 286.
5. Ibid., p. 287.
6. Ibid., p. 288.
Féminin et phénoménalité selon Emmanuel Lévinas 327
altérité voilée, ce n’est plus l’infini qui s’exprime car l’aimée se retire derrière
la beauté jusqu’à susciter l’irrespect1. C’est comme si le féminin recherchait
l’équivoque, comme si la femme « savait » cela et assumait ce jeu et cette
ambiguïté2. Elle peut donc rire et se moquer de l’essentiel, comme une per-
sonne qui s’amuse et qui séduit.
Aussi, le propos du philosophe peut paraître sévère : « Le féminin offre
un visage qui va au-delà du visage. Le visage de l’aimée n’exprime pas le
secret que l’éros profane – il cesse d’exprimer ou, si l’on préfère, il n’exprime
que ce refus d’exprimer (...). »3 Lévinas rend cette attitude quasi volontaire.
Empêchant l’événement éthique, elle assumerait son rôle de tentatrice par le
biais de la séduction : « Cette présence de la non-signifiance du visage, ou
cette référence de la non-signifiance à la signifiance (...) est l’événement ori-
ginal de la beauté féminine. »4 Il s’opère ici un parallèle entre un jeu
d’annonce (de l’éthique, d’un événement à venir ou que la femme rappelle)
et un jeu de dissimulation, mais qui ne peut que se référer au visage, même
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pour l’éclipser : « Seul l’être qui a la franchise d’un visage peut se “décou-
vrir” dans la non signifiance du lascif. »5 La femme réduirait le visage à ce
qu’il a de séduisant, elle le ramènerait au besoin qui fait qu’il se ravale de lui-
même en deçà du visage, lui retirant tout ce qu’il a d’impératif pour que
l’homme se complaise dans l’orgueil de l’autosuffisance. La femme serait
donc tentatrice et figure maléfique, car le mal, c’est l’égoïsme6. Le Mal
consiste en effet à se vouloir causa sui : « L’égoïsme même du moi se posant
comme sa propre origine – incréé, principe souverain, prince – sans la possi-
bilité de rabattre cet orgueil... »7 La femme nous inviterait donc à ne plus voir
dans le visage de l’autre que nos propres désirs.
L’éros est une situation de complaisance à deux, sans tiers ni langage.
Aucune justice n’est encore possible à ce stade. Aucune voix extérieure ne
peut se laisser entendre. La seule issue réside dans la fécondité qui découvre
une troisième figure du féminin, celle de la mère. La mère, c’est la femme
qui se dépasse dans l’autre, dans l’enfant, c’est-à-dire dans une autre per-
sonne ou encore dans un avenir. C’est ainsi seulement que l’on peut échap-
per à l’ambiguïté de l’éros car l’amour devient ouverture sur un temps nou-
veau. L’éros s’exprime au plus haut dans la fécondité, comme « trans-
substantiation »8. Autrement qu’être 9 prend acte de cette figure stable et glo-
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retrouver l’influence de la tradition juive où en effet la femme est tour à tour
figure ancillaire et guide de l’homme5, où elle permet le plaisir érotique et
complaisant tout en se révélant comme mère. On pourrait enfin en critiquer
l’incohérence de la rapsodie de ces figures apparemment sans lien.
Notre propos consiste cependant à affirmer que l’ambiguïté féminine
n’est pas la marque d’une hésitation dans la réflexion de Lévinas ; elle traduit
au contraire l’ambiguïté phénoménale et ses conséquences éthiques. Si Lévi-
nas hésite entre, « d’un côté, une certaine méfiance envers l’exhibition du
lascif et, de l’autre, la valorisation du mystère invisible de la pudeur »6, c’est
parce que l’altérité s’exprime dans le sensible tout en lui échappant. Inévita-
blement, l’autre s’insinue dans le même, sans jamais s’y réduire, sans jamais
s’y confondre. Les formes que l’altérité emprunte alors sont très variées,
même si certaines sont plus expressives que d’autres. Parmi celles-ci, il y a
bien sûr le visage, mais également la femme.
autrui. Ce sont aussi la notion de tiers et de justice qui sont soulignées. Aussi, pour ces deux
raisons, le féminin perd de son importance : antérieur, pré-éthique, figure duale qui ne tient
pas compte du tiers, la femme disparaît de cette œuvre au profit de la seule figure maternelle,
témoignant par là de l’évolution de Totalité et Infini à Autrement qu’être.
1. Emmanuel Lévinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (La Haye, Nijhoff, 1974),
Paris, LGF, « Le Livre de poche / Biblio-Essais », no 412), 2000, p. 126.
2. Ibid., p. 100.
3. La chair se comprend chez Lévinas selon le temps. Cf. Bernhard Casper, « La tempo-
ralisation de la chair », in Positivité et transcendance, suivi de « Lévinas et la phénoménologie », sous la
direction de J.-L. Marion, Paris, PUF, 2000, p. 165-180.
4. C’est ce qui aux yeux de J.-L. Marion explique notamment que le féminin reste une
catégorie impersonnelle chez Lévinas, ne devenant jamais cette femme en particulier. Car la
femme est mère virtuelle : « L’éros me met en relation non pas avec une femme (ou un
homme) unique, mais avec la possibilité de l’enfant (...) », in « D’autrui à l’individu », Positivité
et transcendance, suivi de « Lévinas et la phénoménologie », sous la direction de J.-L. Marion, Paris,
PUF, 2000, p. 293.
5. Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, « Le judaïsme et le féminin » (1960), p. 51-62.
6. François-David Sebbah, Lévinas : ambiguïtés de l’altérité, Paris, Les Belles Lettres,
« Figures du savoir » , 2000, p. 67.
Féminin et phénoménalité selon Emmanuel Lévinas 329
Car c’est bien l’ambiguïté qui définit le phénomène. C’est la thèse que
soutient notamment J. Rolland, en insistant sur les « insinuations » de
l’Autre dans le Même, sur ces « intrusions » dont le visage constitue l’apo-
théose. Ainsi : « Le visage [s’obtient] au bout d’une série de remontées par-
delà les ambivalences dans lesquelles il se dé-visageait, remontées à l’issue
desquelles on n’aboutit pas à l’identité d’une “essence” mais qui font débou-
cher sur une ambiguïté (...) qui [s’est] précisée comme ambiguïté du phéno-
mène et de l’ambivalence du phénomène et du non-phénomène. Nullement
une opposition entre le phénomène et un “domaine” dont je ne vois guère
comment (...) il ne serait pas phénoménal. »1 Peu à peu, l’autre envahit tout
et s’immisce dans le sensible. La jouissance, attitude pourtant immergée
dans le même, en constitue un exemple : « L’intentionnalité de la jouissance
peut se décrire par opposition à l’intentionnalité de la représentation. Elle
consiste à tenir à l’extériorité que suspend la méthode transcendantale dans
la représentation. »2 De manière générale, l’analyse lévinassienne de l’inten-
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tionnalité sensible chez Husserl révèle une dualité, une rupture du pur
schéma intentionnel et ultimement une diachronie : « Le sentir de la sensa-
tion (...) n’est pas simplement coïncidence du sentir et du senti, mais une
intentionnalité et, par conséquent, une minimale distance entre le sentir et le
senti, distance temporelle précisément. »3 Aussi est-il difficile de penser le
Même pur, attendu que l’être est d’abord mixte, ambiguïté. Il y a une « ambi-
valence du phénomène et du non-phénomène »4, car quelque chose originel-
lement résiste à la phénoménalité tout en s’y présentant.
Or, si l’autre se glisse presque partout, certains phénomènes, ou certai-
nes figures sont plus « expressives »5 que d’autres. Le visage constitue bien
entendu une figure paradigmatique de cette insinuation, toujours partagé
entre le commandement qu’il impose et la caricature dont il prend le risque.
Parmi ces figures expressives, la femme tient une place particulière. C’est
ainsi que Lévinas écrit : « La sexualité fournit l’exemple de cette relation
accomplie avant d’être réfléchie : l’autre sexe est une altérité portée par
l’autre sexe comme essence et non pas comme envers de son identité, mais
elle ne saurait frapper un moi insexué. Autrui comme maître – peut nous
servir aussi d’exemple d’une altérité qui n’est pas seulement rapport à moi,
qui appartenant à l’essence de l’autre, n’est cependant visible qu’à partir de
moi. »6 On trouve ici autant de termes qui se rapportent au Même qu’à
l’Autre. Mais au-delà du vocabulaire de l’ambiguïté, on doit considérer le
1. Jacques Rolland, Parcours de l’autrement, lectures d’Emmanuel Lévinas, Paris, PUF, « Épi-
méthée », 2000, p. 94.
2. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, p. 100.
3. Emmanuel Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger (Vrin, 1949 ; édi-
tion de 1967 augmentée des nouveaux essais), Paris, Vrin, « Bibliothèque d’histoire de la philo-
sophie », 2001, « Intentionnalité et sensation », p. 212.
4. Jacques Rolland, Parcours de l’autrement, lectures d’Emmanuel Lévinas, p. 94.
5. Ce terme figure dans Totalité et Infini pour définir le mode de signifiance du visage.
6. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, p. 94. C’est nous qui soulignons.
330 Matthieu Dubost
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comme telle, donne lieu à des ambivalences et à des oscillations. Comme
hôte, elle est présence discrète et douce, à la limite de l’effacement. Comme
amante respectueuse, elle est une figure sensible de la proximité distante.
Comme amante tentatrice, elle est la figure de l’autre dévisagé et qui se dévi-
sage pour ne laisser à l’homme que le souci de lui-même. Elle est encore la
mère, comme figure visible du souffrir-pour-l’autre.
Les différentes facettes de la femme ne sont donc pas tant la marque des
hésitations du philosophe que la conséquence de l’ambiguïté propre à la
phénoménalité. L’autre s’insinue dans le même et dans des figures où ce
mixte se manifeste de manière plus ou moins sensible. Cette bipolarité de
l’Autre et du Même va de pair avec une oscillation de Bien et du Mal,
comme tentative du Même pour s’approprier l’Autre. La femme, en tant
qu’elle suscite le désir de l’homme, l’ouvre spontanément à la différence ;
mais en l’emprisonnant dans un besoin, elle le ferme sur lui-même en se
masquant le visage ; enfin, la femme enfante et c’est là que l’altérité de la
relation se montre. Ce balancement d’une fonction à l’autre n’est pas acci-
dentel : il traduit la luisance phénoménale ainsi que l’ambiguïté de l’attitude
masculine face à tout objet ou personne qui pourrait répondre à un simple
besoin. La femme est une des plus belles traces car si toute figure est poten-
tiellement autre, celle-ci développe jusqu’au bout l’ambivalence. C’est pour-
quoi elle rassemble plusieurs moments de la continuité de la subjectivation :
l’hôte comme moment pré-éthique ; l’amante comme tentation maléfique ;
la mère comme relation à l’autre. Ici, chaque figure de la femme est très sen-
sible et contient les autres. Aussi, l’ambiguïté phénoménale se double d’une
ambivalence morale et, par suite, d’une hésitation de l’homme dans sa
manière d’apprécier l’autre sexe.
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donne au corps sexué une place essentielle. C’est selon nous dans son ana-
lyse du féminin que Lévinas affirme le plus nettement que toute expression
d’altérité est reçue à partir du corps, et d’un corps sexuellement situé. Autre-
ment dit, c’est toujours à partir d’un corps et par son corps que l’autre est reçu, et tout
rapport à l’autre est sexuellement originé.
En effet, « l’autre sexe est une altérité portée par l’autre sexe comme
essence et non pas comme envers de son identité, mais elle ne saurait frapper
un moi insexué »1. On aurait tort, selon Lévinas, d’envisager la rencontre de
l’autre de manière asexuée et plus généralement en dehors des corps. Dans
toute l’œuvre de Lévinas, on observe ce rapport du Même et de l’Autre dont
les corps de l’ego comme d’autrui sont les supports.
C’est là une condition absolue pour que l’expression me parvienne – car
comment pourrais-je accéder à autrui sans une médiation sensible, et donc
corporelle ? – mais aussi pour que la responsabilité prenne sens. Ainsi, il faut
avoir éprouvé les jouissances du Même pour que l’infini du Désir soit appré-
cié comme tel : « La jouissance est un moment inéluctable de la sensibi-
lité. (...) Le donner n’a de sens que comme arracher à soi malgré soi à la com-
plaisance en soi de la jouissance ; arracher le pain à la bouche. Seul un sujet
qui mange peut être pour-l’autre ou signifier. (...) La sensibilité ne peut être
vulnérabilité ou exposition à l’autre ou Dire que parce qu’elle est jouis-
sance. »2 De même : « Seul un sujet qui mange peut être pour-l’autre ou signi-
fier. La signification – l’un-pour-l’autre – n’a de sens qu’entre êtres de chair et
de sang. La sensibilité ne peut être vulnérabilité ou exposition à l’autre ou
Dire que parce qu’elle est jouissance. »3 On voit donc que le régime égoïste et
physique de la sensibilité est une nécessité. Autrui n’est apprécié dans sa dif-
férence et je ne parviens à la responsabilité qu’en tant que j’ai un corps souf-
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tomie – à partir de l’humain »3.
Le féminin n’est donc pas l’autre de l’autre. Ce serait là bien sûr une
manière de rendre cohérent Le temps et l’autre et Totalité et Infini. Il y aurait la
différence sexuelle, comme altérité pure, et l’altérité d’autrui en général. On
pourrait alors envisager une différence dans la différence, ou différence au
carré, comme Jacques Derrida le suggère dans Adieu. Ni supplémentaire ni
identique, la féminité est une différence subordonnée, occasion d’une « visi-
bilité » de la différence et d’une mise en rapport avec elle. Le féminin est
l’altérité immiscée dans le Même : « Secondarisée par la responsabilité du tout
autre, la différence sexuelle (...) se retient, comme autre, dans la zone écono-
mique du même. » On ne peut donc pas dire comme Derrida que Lévinas
marque le tout autre de masculinité4. Il s’agit plutôt d’une catégorie qui en
elle-même est supérieure à la différence sexuelle, cette dernière restant diffé-
rence du Même. Le tout Autre n’a de sexe qu’en tant qu’il s’immisce dans le Même.
Il existe bien entendu d’autres façons d’être en relation, puisque l’on
peut rencontrer des personnes qui ne nous attirent pas ; c’est toutefois là
une situation qui rend plus sensibles certains aspects de la relation à autrui.
Elle dévoile l’ambiguïté phénoménale, c’est-à-dire en quoi l’autre peut tou-
jours se laisser apprécier comme tel mais aussi devenir objet d’une instru-
mentalisation. L’ambiguïté phénoménale se double donc logiquement d’une
ambivalence morale : tout comme le visage m’impose le respect et me révèle
en même temps que l’autre est le seul que je peux vouloir tuer1. De même la
femme nous ouvre à autre chose mais peut aussi nous piéger dans nos pro-
pres désirs égoïstes. L’hôte est ainsi la douceur même car elle incarne une
première protection face au dehors menaçant ; cependant elle me laisse dans
une sorte de confort égoïque. L’amante, qui excite un désir érotique, est une
des premières relations à l’altérité, puisque la caresse et son échec révèlent
un autre mode d’intelligibilité ; mais elle est aussi celle dont le visage
maquillé et inexpressif ne nous renvoie finalement qu’à nous-mêmes. Seule
la mère constitue une figure univoque de la femme, bien qu’elle souligne les
contradictions avec l’amante dont elle est d’une certaine façon la suite.
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Mais la femme n’est pas plus trouble que l’homme et l’ambivalence de
son expression n’est pas plus stigmatisable que celle du visage. Fondamenta-
lement le féminin n’est qu’une manière de dire l’ambiguïté de l’amour. Dans
ces textes, c’est même le propre du rapport sexuel et de l’amour. Plus encore,
l’attirance sexuelle est occasion pour une différence absolue de se présenter
par-delà la différence biologique et l’on comprend que ce n’est pas tant la
femme que le féminin qui intéresse Lévinas. Le féminin n’est pas tant ce qui
définit la femme que ce qui se présente à un homme comme la différence la
plus immédiatement visible et la plus fortement attirante, même si elle n’est
que l’occasion d’une relation à une différence plus fondamentale. C’est ce qui
explique notamment qu’à la figure de la mère, si importante pour symboliser
la fécondité, se substitue de temps en temps celle du père2.
Autrement dit, le féminin me renvoie à l’autre en tant que je suis sexuel-
lement situé et que mes besoins s’en ressentent. Or l’ego de l’auteur est mas-
culin et hétérosexuel. Lévinas ne peut donc écrire qu’en homme. De même
qu’il ne peut jamais se mettre à la place d’autrui, de même ne peut-il se pen-
ser femme, parce que celle-ci est forcément un(e) autre. Son androcentrisme
n’est donc pas tant la marque d’une faiblesse ou le fruit d’un préjugé qu’une
nécessité factuelle de pensée et d’écriture. Il ne peut prétendre parler à la
place d’autrui, et parmi ces autres il y a des femmes. Son androcentrisme est
même nécessaire car s’il faut chercher des situations concrètes dans lesquel-
les la relation éthique s’entraperçoit sensiblement, alors il ne le peut que
d’un point de vue masculin. Lévinas n’a pas à s’en défendre dans la mesure
où c’est la limitation inévitable de tout point de vue3. Lévinas assume donc
Conclusions
Les hésitations de Lévinas sur le statut du féminin ont donc une signifi-
cation. Altérité pure et invitation à la complaisance en soi, simple et mul-
tiple, la femme n’en est pas moins une figure cohérente. Loin de révéler un
androcentrisme vulgaire, elle s’intègre à l’ensemble de la philosophie lévi-
nassienne. Elle révèle notamment ses difficultés à répondre à l’une des pre-
mières questions de la phénoménologie husserlienne, celle de la constitution
de l’apparaître.
Le féminin est finalement une figure qui résume l’ambiguïté énigmatique du phéno-
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mène, comme insinuation de l’Autre dans le Même. En cela, le féminin en est même
une expression privilégiée. En comparaison du visage, du langage et de
l’enfant, elle permet d’apprécier le scintillement proprement phénoménal
ainsi que ses conséquences en termes de bien et de mal.
La pensée lévinassienne se développe donc en assumant la finitude
sexuée d’un point de vue. Mais il ne s’agit pas tant pour Lévinas de penser
l’essence de la femme que de chercher des figures concrètes de la présenta-
tion de l’Autre. Aussi cette conception peut-elle sembler décevante dès lors
qu’on cherche à l’exporter, notamment pour en tirer des préceptes politi-
ques2. La conception lévinassienne du féminin rejoint moins les intuitions
courantes à ce sujet qu’elle ne prend place dans l’ensemble de sa philo-
sophie.
Cette difficulté nous confronte par conséquent aux difficultés intrinsè-
ques des notions d’ambiguïté et de trace. Problématiques, elles signalent
avant tout la complexité de la philosophie lévinassienne qui ne peut
qu’échapper aux caricatures. Le féminin renouvelle le problème général de
l’extériorisation de l’Autre dans le visible, comme si l’idée d’un Autre pur,
sans phénoménalisation, était absurde.
Matthieu DUBOST,
Université de Paris IV - Sorbonne.
1. Paulette Kayser, Emmanuel Lévinas : La trace du féminin, Paris, PUF, 2000, p. 8. Plus
encore, on doit remarquer que, chez Lévinas, la virilité est un terme à connotation négative,
toujours associée à la pure essence, comme persévérance complaisante de l’être en lui-même.
2. Le philosophe lui-même signale allusivement la légitimité et les excès du féminisme
dans Le temps et l’autre et dans Totalité et Infini.