Extrait Scilicet Lacan Conférences Américaines
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QUESTIONS ET RÉPONSES
La figure 1 est-elle plane ? Pour le quatrième rond, il faut perforer. Les nœuds, ça
s’imagine et, plus exactement, ça ne s’imagine pas. Les nœuds sont la chose à quoi l’esprit est
le plus rebelle. C’est si peu conforme au côté enveloppé-enveloppant de tout ce (60)qui regarde
le corps que je considère que se briser à la pratique des nœuds, c’est briser l’inhibition.
L’inhibition : l’imaginaire se formerait d’inhibition mentale.
Le signifiant n’est pas le phonème.
Le signifiant, c’est la lettre. Il n’y a que la lettre qui fasse trou.
4. – L’ âme
Les modèles ne nous mettent guère dans la troisième dimension. Nous vivons dans des
cubes, nous pensons être dans des sphères.
Rien de moins sûr que nous ayons un intérieur.
Les déchets viennent peut-être de l’intérieur, mais la caractéristique de l’homme est qu’il
ne sait que faire de ses déchets.
La civilisation, c’est le déchet, cloaca maxima.
Les déchets sont la seule chose qui témoigne que nous ayons un intérieur.
– S1 est ce par quoi se représente le sujet : une parole, le parlêtre. C’est en tant que le sujet
dit n’importe quoi que ça va au lieu de la vérité.
– L’analyste est incarné par un semblant de (a) ; il est en somme produit par le dire de la
vérité, tel qu’il se fait dans la relation S1àS2. L’analyste est en quelque sorte une chute de
ce dire et, en tant que tel, il fait semblant de « comprendre », et c’est en ça qu’il intervient
au niveau de l’inconscient.
– La vérité est caractérisée par le fait de ce S2 : l’analyste ne dit que des paroles ; celui qui
est supposé savoir quelque chose, c’est l’analyste : pure supposition, bien sûr.
Ce S2, ce que l’analyste est supposé savoir, n’est jamais complètement dit ; il n’est dit que
sous la forme de mi-dire de la vérité.
C’est par ce discours analytique que j’ai fait la distinction entre ce qui est énoncé et une
sorte de mi-dire.
C’est en tant que l’analyste est ce semblant de déchet (a) qu’il intervient au niveau du
sujet S, c’est-à-dire de ce qui est conditionné
I. par ce qu’il énonce,
2. par ce qu’il ne dit pas.
(42)
LE SYMPTÔME
Dans l’analyse, il y a quand même, il faut le dire, certains résultats. Ce n’est pas toujours
ce qu’on attend : c’est parce qu’on a tort d’attendre, c’est ce qui fait la difficulté d’être
analyste. Les analystes, j’ai essayé d’en spécifier quelque chose que j’ai dénommé le discours
analytique
Le discours analytique existe parce que c’est l’analysant qui le tient… heureusement. Il a
l’heur (h-e-u-r), l’heur qui est quelques fois un bon-heur, d’avoir rencontré un analyste. Ça
n’arrive pas toujours. Souvent l’analyste croit que la pierre philosophale – si je puis dire – de
son métier, ça consiste à se taire. Ce que je dis là, c’est bien connu. C’est tout de même un
tort, une déviation, le fait que des analystes parlent peu. Il arrive que je fasse ce qu’on appelle
des supervisions. Je ne sais pas pourquoi on a appelé ça supervision. C’est une super-audition.
Je veux dire qu’il est très surprenant qu’on puisse, à entendre ce que vous a raconté un
praticien- surprenant qu’à travers ce qu’il vous dit on puisse avoir une représentation de celui
qui est en analyse, qui est analysant. C’est une nouvelle dimension. Je parlerai toute à l’heure
de ce fait, la dit-mension que je n’écris pas tout à fait comme on l’écrit d’habitude en français.
Le mieux, c’est que je fasse un effort et que je vous montre comment je l’écris :
dit-mension
C’est comme ça que je l’écris… dit-mension…, mention, c’est-à-dire – en anglais, ça se
comprend – mention, l’endroit où repose un dit.
(43)
Alors, l’analyste, quand même, a des choses à dire. Il a des choses à dire à son
analysant, à celui qui, tout de même, n’est pas là pour s’affronter au simple silence de
l’analyste. Ce que l’analyste a à dire est de l’ordre de la vérité. Je ne sais pas si vous avez de
la vérité quelque chose de très sensible. Je veux dire : si vous avez une idée de ce que c’est
que la vérité. Tout discours implique au moins une place qui est celle de la vérité. Ce que
j’appelle discours est en référence avec un lien social. L’analyse est de cet ordre. À ceci près
que, comme elle est toute neuve, parce que, après tout, elle ne date pas de si longtemps, elle
comporte un pacte. Un analysant sait que l’analyste l’attendra un certain nombre de fois par
semaine et en principe il doit s’y rendre. Sinon, l’analyste – même s’il n’est pas venu –
réclamera des honoraires. Naturellement, ça implique que l’analyste aussi a des devoirs. Il
doit être là. La vérité, à partir de quand ça commence-t-il ?
Ça commence à partir du moment où on emploie des phrases. La phrase, c’est un dire. Et
ce dire, c’est le dire de la vérité.
J’ai quelque part – pas seulement dit, mais écrit, il y a une nuance… il y a plus qu’une
nuance, il y a une montagne entre le dire et l’écrit. La preuve, c’est que les gens se croient
beaucoup plus sûrs d’une promesse quand ils ont ce qu’on appelle un papier. Un papier qui est
une reconnaissance de dette, par exemple. Ce papier, ça donne support à la vérité de la
promesse. On voit mal quelqu’un dire : « Cet écrit n’est pas de moi ». En tout cas, c’est à
partir de ce moment-là qu’interviennent des expertises, à savoir des graphologues qui disent :
« Oui, c’est bien cette écriture-là », ce qui prouve qu’une écriture a aussi quelque chose
d’individuel. Mais l’écriture n’a pas toujours existé. Avant, il y avait la tradition orale. Ça
n’empêchait pas que des choses se transmettent de voix à voix. L’origine du principe de la
poésie, c’est ça.
J’ai énoncé un certain nombre de points sur ce qu’il en est de la vérité. C’est soutenable de
dire que la vérité a une structure de fiction. C’est ce qu’on appelle normalement le mythe –
beaucoup de vérités ont une existence mythique –, c’est bien en cela qu’on ne peut pas
l’épuiser, la dire toute. Ce que j’ai énoncé sous cette forme : de la vérité, il n’y a que mi-dire.
La vérité, on la dit comme on peut, c’est-à-dire en partie. Seulement tel que ça se (44)présente,
ça se présente comme un tout.
Et c’est bien là que gît la difficulté : c’est qu’il faut faire sentir à celui qui est en analyse
que cette vérité n’est pas toute, qu’elle n’est pas vraie pour tout le monde, qu’elle n’est pas –
c’est une vieille idée – qu’elle n’est pas générale, qu’elle ne vaut pas pour tous. Comment
cette chose est-elle possible, qu’il y ait des analystes ? La chose n’est possible que du fait que
l’analysant reçoit cognition – si on peut dire – d’observer une règle, de ne dire que ce qu’il
peut avoir à dire, que ce qui lui tient à cœur comme on dit en français. Ce qui est faire écho,
mais ce n’est pas parce qu’une chose est un écho qu’elle est spécifiée, ce qui est faire écho à
une très vieille idée de ce qui était le centre de l’être dit humain – celui qu’on
appelait anthropos : le centre, c’était cœur – tumos –, c’est comme ça tout au moins que ça se
désignait ; ce qui était sous le cœur, c’était épitumien. Mais c’était une conception qui donnait
à l’homme un privilège. Il y avait deux espèces d’hommes : celui qui se spécifiait d’être
d’une polis –… lambda, iota, sigma – d’être un citoyen, celui-là seul était un être humain
plein de droit. Bien sûr, tout ceci s’est brouillé. Il n’en reste pas moins qu’à travers les
structures différentes la relation dite politique continue d’exister. Elle existe tout de même
plus solidement que tout autre.
J’ai frayé le chemin à quelque chose que j’ai appelé le dire de la vérité. L’analyste a averti,
avant que le postulant entre en analyse, il a averti qu’il devait tout dire. Qu’est-ce que veut
dire « tout dire » ? Ça ne peut pas avoir du sens. Ça ne peut vouloir dire que dire n’importe
quoi. En fait, c’est ce qui se passe. C’est par là qu’on entre en analyse. L’étrange, c’est qu’il
se passe quelque chose qui est de l’ordre d’une inertie, d’une polarisation, d’une orientation.
L’analysant (si l’analyse, ça fonctionne, ça avance) en vient à parler d’une façon de plus en
plus centrée, centrée sur quelque chose qui depuis toujours s’oppose à la polis (au sens de
cité), c’est savoir sur sa famille particulière. L’inertie qui fait qu’un sujet ne parle que de papa
ou de maman est quand même une curieuse affaire. À dire n’importe quoi, il est curieux que
cette pente se suive, que ça fasse, ça finisse par faire comme l’eau, par faire rivière, rivière de
retour à ce par quoi on tient à sa famille, c’est à dire par l’enfance. On peut dire que là
s’explique le fait que l’analyste n’intervient que d’une vérité particulière, parce qu’un enfant
n’est (45)pas un enfant abstrait. Il a eu une histoire et une histoire qui se spécifie de cette
particularité : ce n’est pas la même chose d’avoir eu sa maman et pas la maman du voisin, de
même pour le papa.
Ce n’est pas du tout ce qu’on croit, un papa. Ce n’est pas du tout forcément celui qui, à une
femme, a fait cet enfant-là. Dans beaucoup de cas, il n’y a aucune garantie, étant donné que la
femme, après tout, il, peut lui arriver bien des choses, surtout si elle traîne un peu. C’est pour
ça que papa, ce n’est pas du tout, forcément, celui qui est – c’est le cas de le dire – le père au
sens réel, au sens de l’animalité. Le père, c’est une fonction qui se réfère au réel, et ce n’est
pas forcément le vrai du réel. Ça n’empêche pas que le réel du père, c’est absolument
fondamental dans l’analyse. Le mode d’existence du père tient au réel. C’est le seul cas où le
réel est plus fort que le vrai. Disons que le réel, lui aussi, peut être mythique. Il n’empêche
que, pour la structure, c’est aussi important que tout dire vrai. Dans cette direction est le réel.
C’est fort inquiétant. C’est fort inquiétant qu’il y ait un réel qui soit mythique, et c’est bien
pour ça que Freud a maintenu si fortement dans sa doctrine la fonction du père.
Bon. Jusqu’ici j’ai parlé lentement pour que au moins vous entendiez quelques vérités
fondamentales, mais je dois vous dire ceci : c’est que, comme j’enseigne depuis
excessivement longtemps, je ne me souviens même plus de ce que j’ai dit la première fois –
celle que vous trouverez reproduite dans le Séminaire I, paru déjà, il y a presque vingt-deux
ans, paru en reproduction de mon séminaire –, je fais confiance au sténographe, à la personne
qui a bien voulu être sûr de remettre les choses dans son français à lui, c’est quelqu’un de très
bien, de mon immédiate parenté, qui veut bien faire ce travail.
Ce que j’ai énoncé d’abord concernant le dire, le dire de la vérité, c’est la pratique qui nous
l’enseigne. Et j’ai amorcé, dans ce que je viens d’énoncer, j’ai amorcé ceci : c’est que c’est
une par-dit, une analyse. Une partie entre quelqu’un qui parle, mais qu’on a averti que sa
parlote avait de l’importance. Vous savez il y a des gens à qui on a affaire dans l’analyse,
avec qui il est dur d’obtenir ça. Il y en a pour qui dire quelques mots ce n’est pas si facile. On
appelle ça autisme. C’est vite dit. Ce n’est pas du tout forcément ça.
C’est simplement des gens pour qui le poids des mots est très (46)sérieux et qui ne sont pas
facilement disposés à en prendre à leur aise avec ces mots. J’ai quelquefois à répondre à des
cas comme ceux-là dans cette fameuse supervision de tout à l’heure que, plus simplement,
nous appelons en français un contrôle (ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que nous croyons
contrôler rien). Moi, souvent, dans mes contrôles – au début tout au moins – j’encourage
plutôt l’analyste – ou celui ou celle qui se croit tel –, je l’encourage à suivre son mouvement.
Je ne pense pas que ça soit sans raison que – non pas il se mette dans cette position, c’est très
peu contrôlé – mais je ne pense pas que ça soit sans raison que quelqu’un vienne lui raconter
quelque chose au nom simplement de ceci : qu’on lui a dit que c’était un analyste. Ce n’est
pas sans raison, parce qu’il en attend quelque chose. Maintenant, ce dont il s’agit c’est de
comprendre comment ce que je viens là de vous dépeindre à très gros traits peut fonctionner.
Fonctionner de façon telle que, quand même, le lien social constitué par l’analyse
rebondisse, se perpétue. C’est là que j’ai pris parti et que j’ai dit… – dans quelque chose où,
d’un côté, il y a quelqu’un qui parle sans le moindre souci de se contredire, et puis, de l’autre,
quelqu’un qui ne parle pas – puisque, la plupart du temps, il faut bien laisser la parole à celui
qui est là pour quelque chose ; quand il parle, il est supposé dire la vérité, mais pas n’importe
laquelle, la vérité qu’il faut que l’analysant entende. Qu’il faut que l’analysant entende :
pourquoi ? Pour ce qu’il attend, à savoir d’être libéré du symptôme.
Qu’est-ce que ça peut supposer que, par dire, quelqu’un soit libéré du symptôme ? Ça
suppose que le symptôme et cette sorte d’intervention de l’analyste – il me semble que c’est le
moins qu’on puisse avancer – sont du même ordre. Le symptôme lui aussi dit quelque chose.
Il dit, il est une autre forme de vrai dire et ce qu’en somme fait l’analyste, c’est d’essayer de
faire un peu plus que de glisser dessus. C’est bien pourquoi l’analyse, la théorie analytique
use d’un terme comme résistance. Le symptôme, ça résiste, ce n’est pas quelque chose qui
s’en va tout seul ; mais présenter une analyse comme quelque chose qui serait un duel est
aussi tout à fait contraire à la vérité, c’est bien pour ça que j’ai – avec le temps, ce n’est pas
venu tout de suite – essayé de construire quelque chose qui rende compte de ce qui se passe
dans (47)une analyse. Je n’ai pas la moindre « conception du monde », comme on dit. Le
monde, c’est cette charmante petite coquille dans laquelle on met au centre cette pierre
précieuse, cette chose unique que serait l’homme. Il est censé avoir (étant donné ce schéma)
des choses qui palpitent en lui : un monde intérieur. Et puis, le monde, ce serait un monde
extérieur. Je ne crois pas du tout que ça suffise. Je ne crois pas du tout qu’il y ait un monde
intérieur reflet du monde extérieur, ni non plus le contraire. J’ai essayé de formuler quelque
chose qui incontestablement suppose une organisation plus compliquée. Si nous disons –
nous, analystes – qu’il y a un inconscient, c’est fondé sur l’expérience. L’expérience consiste
en ceci, c’est que dès l’origine il y a un rapport avec « lalangue », qui mérite d’être appelée, à
juste titre, maternelle parce que c’est par la mère que l’enfant – si je puis dire – la reçoit. Il ne
l’apprend pas. Il y a une pente. Il est très surprenant de voir comment un enfant manipule très
tôt des choses aussi notablement grammaticales que l’usage des mots « peut-être » ou « pas
encore ». Bien sûr l’a-t-il entendu, mais qu’il en comprenne le sens est quelque chose qui
mérite toute notre attention.
Il y a dans le langage quelque chose qui est structuré. Les linguistes s’y enclosent, à
manifester cette structure qu’on appelle grammaticale. Et que l’enfant y soit si à l’aise, que si
tôt il se familiarise avec l’usage d’une structure qui – ce n’est pas pour rien qu’on l’y a
repérée, mais d’une façon élaborée – est ce qu’on appelle figures de rhétorique manifeste
qu’on ne lui apprend pas la grammaire. On élabore la grammaire à partir de ce qui déjà
fonctionne comme parole. Et cela n’est pas ce qu’il y a de plus caractéristique. Si j’ai employé
le terme : « l’inconscient est structuré comme un langage, c’est bien parce que je veux
maintenir qu’un langage, ça n’est pas le langage. Il y a quelque chose dans le langage de déjà
trop général, de trop logique.
C’est tout le système qui se présente comme s’il était inné que l’enfant joue, à propos d’un
départ de sa mère, avec l’énoncé qui a tellement frappé Freud – cela chez un de ses petits-
enfants –, l’énoncé Fort-Da. C’est là que tout s’insère. C’est déjà, ce Fort-Da, une figure de
rhétorique.
Quelqu’un dont j’étais plutôt étonné qu’il m’ait cité, parce que je ne savais même pas qu’il
me connaissait – il me connaît (48)manifestement à travers Paul de Man, Paul de Man qui m’a
accueilli à Yale, Paul de Man à qui bien sûr je ne peux qu’être reconnaissant de tout le soin
qu’il a pris pour frayer mon arrivée aux Amériques –, mais, quand même, je suis surpris de
ceci que tellement de personnes après tout disent certaines choses qui ne sont pas tellement
loin de ce que je dis… Il se produit comme ça dans plusieurs places une sorte de petit
tourbillon, une manière de dire qui est ce que j’appelle, moi, le style. Je n’ai pas de
« conception du monde », mais j’ai un style, un style qui, naturellement, n’est pas tout à fait
facile, mais c’est là tout le problème. Qu’est-ce que c’est qu’un style ? Qu’est-ce que c’est
qu’une chose ? Qu’est-ce que c’est que la façon dont un style se situe, se caractérise ? Moi, au
temps où je parlais seulement avec des camarades, ce qui était, le plus naturel, c’était de dire
« ce n’est pas tout à fait ça » et si ce que j’ai écrit après l’avoir dit, si ce que j’ai écrit,
d’élaborer ce que j’ai dit, a un cachet, c’est de marquer que j’essaie de serrer au plus près ce
qui est « tout à fait ça ». Bien sûr, ce n’est pas facile, ce n’est pas facile de partir, comme par
exemple font des structuralistes, d’une division entre nature et culture. La culture, moi, c’est
ce que j’ai essayé d’écarteler sous la forme de quatre discours, mais bien sûr ce n’est pas
limitatif. C’est le discours qui flotte, qui surnage à la surface de notre politique à nous, je veux
dire de notre façon de concevoir un certain lien social. Si le lien était purement politique, nous
y avons ajouté autre chose. Nous y avons ajouté le discours qu’on appelle universitaire, le
discours qu’on appelle scientifique, qui ne se confondent pas, contrairement à ce qu’on
imagine. Le discours scientifique, ce n’est pas pour rien que, dans le champ universitaire, on
lui réserve des facultés spéciales. On le tient à l’écart, mais ce n’est pas pour rien. J’ai montré
quelque part qu’il y a un rapport, qui n’est pas anodin, entre le discours scientifique et le
discours hystérique. Ça peut paraître bizarre – à un certain enchaînement près de certaines
fonctions que j’ai définies en y employant un certain S1 et un certain S2, qui n’ont pas la
même fonction, et aussi un certain S que j’appelle sujet et un certain objet(a), à un certain
ordre tournant près de ces quatre fonctions –, le discours scientifique ne se distingue du
discours hystérique que par l’ordre dans lequel tout cela se répartit.
(49)
Tout cela a abouti à quelque chose qu’on peut dessiner en employant plusieurs couleurs
différentes. J’ai cru pouvoir lier le symbolique (c’est celui-là, c’est l’arbitraire), le réel et
l’imaginaire.
Comment se fait-il qu’après avoir distingué ce symbolique, cet imaginaire, et ce réel, et les
avoir spécifiés de ceci que le symbolique, c’est notre lien au langage, c’est de cette distinction
que nous sommes des êtres parlants ? C’est un cercle vicieux de dire que nous sommes des
êtres parlants. Nous sommes des « parlêtres », mot qu’il y a avantage à substituer à
l’inconscient, d’équivoquer sur la parlote, d’une part, et sur le fait que c’est du langage que
nous tenons cette folie qu’il y a de l’être : parce que c’est sûr que nous y croyons, nous y
croyons à cause de tout ce qui paraît faire substance ; mais en quoi est-ce de l’être, en dehors
du fait que le langage use du verbe être ? Il use du verbe être, mais modérément. L’homme
pourrait dire qu’il est un corps, et ce serait très sensé, car c’est évident que le fait qu’il
consiste en un corps est ce qu’il a de plus certain. On a émis quelques doutes sur l’existence
d’un monde extérieur au nom de ceci qu’après tout nous n’en n’avons que des perceptions,
mais il suffit de se faire (comme j’ai fait moi-même toute à l’heure), de se faire une bosse en
rencontrant quelque chose de dur pour qu’il soit tout à fait manifeste qu’il y a des choses qui
résistent, qu’il y a des choses qui ne se déplacent pas si facilement ; en revanche, ce sur quoi
l’homme insiste, c’est non pas qu’il est un corps, mais, comme il s’exprime (c’est là quelque
chose de saisissant), qu’il en a un.
Au nom de quoi peut-il dire qu’il a un corps ? Au nom de ceci qu’il le traite à la va-
comme-je-te-pousse, il le traite comme un meuble. Il le met dans des wagons par exemple et
là il se laisse trimbaler. C’était quand même vrai aussi, ça commençait à s’amorcer (50)quand il
le mettait dans des chariots. Alors, je voudrais dire que cette histoire de parlêtre, ça se
rencontre avec cette autre appréhension du corps et ça ne va pas tout seul. Je veux dire qu’un
corps a une autre façon de consister que ce que j’ai désigné là sous une forme parlée, sous la
forme de l’inconscient, en tant que c’est de la parole comme telle qu’il surgit. Ce sont des
marques dont nous voyons la trace dans ce qu’il en est de l’inconscient. Ce sont des marques
qui sont celles laissées par une certaine façon d’avoir rapport à un savoir, qui constitue la
substance fondamentale de ce qu’il en est de l’inconscient. L’inconscient, nous imaginons que
c’est quelque chose comme un instinct, mais ce n’est pas vrai. Nous manquons tout à fait de
l’instinct, et la façon dont nous réagissons est liée non pas à un instinct, mais à un certain
savoir véhiculé non pas tant par des mots que par ce que j’appelle des signifiants. Des
signifiants, c’est ce qui dit, c’est une rhétorique bien sûr beaucoup plus profonde, c’est ce qui
prête à équivoque. L’interprétation doit toujours – chez l’analyste – tenir compte de ceci que,
dans ce qui est dit, il y a le sonore, et que ce sonore doit consoner avec ce qu’il en est de
l’inconscient.
Il y a quelque chose d’important dans cette façon de représenter le lien : le lien du
symbolique, de l’imaginaire et du réel, et voici quoi. C’est que ce n’est pas nécessairement à
plat que nous devons poser ces trois termes. Le corps, bien sûr, a aussi forme, une forme que
nous croyons être sphérique, mais nous devons aussi savoir dessiner des choses autrement.
Il est comme vous le voyez remarquable que pour un objet qui m’est aussi familier que
vous pouvez (51)imaginer que me soit cette façon de dessiner le nœud, que je sois forcé de
garder un petit papier. Ça veut dire que ce n’est pas si naturel de dessiner ça comme ça. Ceci
est donc un nœud.
J’espère que tous voient que ça fait nœud. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que, au
regard de cette référence à la sphère, 1 enveloppe 2. Le 1 par rapport au 2, on peut lui en faire
faire le tour très exactement, d’ailleurs comme on peut faire faire par le 1 le tour de 2. Mais
qu’est-ce que veut dire le fait que le 3 se dispose de cette façon-là ? Il se dispose d’une façon
qui est rendue sensible par cette manière de disposer ce que nous appelons dans
l’occasion la sphère et la croix, à ceci près que ce n’est pas une sphère, mais que c’est un
rond. Un rond, ce n’est pas du tout la même chose qu’une sphère. Supposez que je rétrécisse
ceci par le milieu et nous obtiendrons ça, qui est une forme de plus de ce que nous pouvons
énoncer comme étant un nœud borroméen.
Je veux dire que, de quelque façon que le numéro 3 ici enveloppe le 1, il est enveloppé par
l’autre, mais il est enveloppé par l’autre dans une troisième dimension. Contrairement à ce
qu’on imagine – nous autres qui sommes ambitieux et qui passons notre temps à rêver à une
quatrième –, nous ferions mieux de (52)penser au poids que la dit-mension troisième a (celle
que j’ai décrite tout à l’heure). Il faudrait s’émerveiller de la troisième avant d’en faire une de
plus. Il n’y a rien de plus facile que d’en faire une de plus. Quand elles sont toutes séparées, à
savoir si nous supposons trois cercles… qui s’en vont tous à la dérive, il suffit d’en faire un
quatrième ; il suffit de le rattacher par un cercle d’une façon dont ça fasse un rond pour que
nous retrouvions ce qui fait de ces cercles la consistance.
Après vous avoir fournit de ces nœuds la donnée qui aboutit à cette notion qu’il n’y a pas
d’espace, qu’il n’y a que des nœuds – ou, plus exactement, c’est en fonction des nœuds que
nous pensons l’espace –, maintenant, puisque je ne termine pas trop tard…, je serais heureux
d’entendre vos questions…
(5)
J. LACAN – Je ne commencerai pas sans remercier Olivier Flournoy de m’avoir invité
ici, ce qui me donne le privilège de vous parler.
Il m’a semblé que, depuis le temps que je pratique, je vous devais au moins un mot
d’explication – un mot d’explication sur le fait que j’ai d’abord pratiqué, et puis qu’un jour, je
me suis mis à enseigner.
Je n’avais d’enseigner vraiment aucun besoin. Je l’ai fait à un moment où s’est fondé ce
que l’on appelle depuis l’Institut psychanalytique de Paris, – fondé sous le signe de
l’accaparement par quelqu’un qui n’avait, mon Dieu, pas tellement de titre à jouer ce rôle. Je
l’ai fait uniquement parce qu’à ce moment, qui était une crise – c’était, en somme,
l’instauration d’une espèce de dictature –, une partie de ces gens, de ces psychanalystes, qui
sortaient de la guerre – ils avaient tout de même mis huit ans à en sortir, puisque cette
fondation est de 1953 – une partie m’a demandé de prendre la parole.
Il y avait alors à Sainte-Anne un professeur de psychiatrie, depuis académicien, qui m’y a
invité. Il avait soi-disant été psychanalysé lui-même, mais à la vérité sa Jeunesse d’André
Gide n’en donne pas le témoignage, et il n’était pas si enthousiaste à (6)jouer un rôle dans la
psychanalyse. Aussi n’a-t-il été que trop content, au bout de dix ans, non pas de me donner
congé, car c’est plutôt moi qui lui ai donné congé, mais de me voir partir.
À ce moment, une nouvelle crise se déclarait, qui tenait, mon Dieu, à une sorte
d’aspiration, avec une espèce de bruit de trou, qui se faisait au niveau de l’Internationale.
C’est là quelque chose que Joyce, qui est à l’ordre du jour de mes préoccupations pour
l’instant, symbolise du mot anglais suck – c’est le bruit que fait la chasse d’eau au moment où
elle est déclenchée, et où ça s’engloutit par le trou.
C’est une assez bonne métaphore pour la fonction de cette Internationale telle que l’a
voulue Freud. Il faut se souvenir que c’est dans la pensée que tout de suite après sa
disparition, rien ne pouvait garantir que sa pensée serait sauvegardée, qu’il l’a confiée à
personne d’autre qu’à sa propre fille. On ne peut pas dire, n’est-ce pas, que la dite fille soit
dans la ligne de Freud lui-même. Les mécanismes dits de défense qu’elle a produits ne me
semblent pas du tout être le témoignage qu’elle était dans le droit fil des choses, bien loin de
là.
Je me suis donc trouvé commencer en 1953 un séminaire, que certains d’entre vous, me dit
Olivier Flournoy, ont suivi. Ce séminaire n’est autre que le recueil que j’ai laissé aux mains
de quelqu’un qui s’appelle Jacques-Alain Miller, et qui m’est assez proche. Je l’ai laissé entre
ses mains parce que ce séminaire était un peu loin de moi, et que si je l’avais relu, je l’aurais
réécrit, ou tout au moins, je l’aurais écrit tout court.
Écrire n’est pas du tout la même chose, pas du tout pareil, que de dire, comme je
l’illustrerai plus loin. Il se trouve que, durant le temps que j’étais à Sainte-Anne, j’ai voulu
que quelque chose reste de ce que je disais. Il paraissait à ce moment-là une revue où, à
proprement parler, j’écrivais. J’ai fait le recueil d’un certain nombre des articles parus dans
cette revue. Comme j’avais aussi écrit pas mal de choses avant, la moitié de ce recueil est fait
de ces écrits antérieurs – qui sont à proprement parler des écrits, d’où mon titre, Écrits tout
simplement. Ce titre a un peu scandalisé une personne de mes relations qui était une
charmante jeune femme, japonaise. Il est probable que la résonance du mot Écrits n’est pas la
même en japonais et en français. Simplement, par Écrits, je voulais signaler que c’était en
quelque sorte le résidu de mon enseignement.
Je faisais donc dans cette revue, La Psychanalyse, à peu près une fois par an, un écrit qui
était destiné à conserver quelque chose du remous qu’avait engendré ma parole, à en garder
un appareil à quoi on pourrait se reporter. Je le faisais dans l’esprit qu’après tout, cela aurait
pu me servir de référence auprès de l’Internationale. Bien entendu, celle-ci se moque assez de
tous les écrits – et après tout, elle a raison, puisque la psychanalyse, c’est tout autre chose que
des écrits. Néanmoins, il ne serait (7)peut-être pas mal que l’analyste donne un certain
témoignage qu’il sait ce qu’il fait. S’il fait quelque chose, dire, il ne serait peut-être pas
excessif d’attendre que, de ce qu’il fait, d’une certaine façon il témoigne.
Il n’est pas plus excessif d’espérer qu’à ce qu’il fait, il pense. Il pense de temps en temps.
Il pense quelquefois. Ce n’est pas absolument obligatoire. Je ne donne pas une connotation de
valeur au terme de penser. Je dirais même plus – s’il y a quelque chose que j’ai avancé, cela
est bien de nature à rassurer le psychanalyste dans ce que l’on pourrait dire son automatisme.
Je pense que la pensée est en fin de compte un engluement. Et les psychanalystes le savent
mieux que personne. C’est un engluement dans quelque chose que j’ai spécifié de ce que
j’appelle l’imaginaire, et toute une tradition philosophique s’en est très bien aperçue. Si
l’homme – cela paraît une banalité que de le dire – n’avait pas ce que l’on appelle un corps, je
ne vais pas dire qu’il ne penserait pas, car cela va de soi, mais il ne serait pas profondément
capté par l’image de ce corps.
L’homme est capté par l’image de son corps. Ce point explique beaucoup de choses, et
d’abord le privilège qu’a pour lui cette image. Son monde, si tant est que ce mot ait un sens,
son Umwelt, ce qu’il y a autour de lui, il le corpo-réifie, il le fait chose à l’image de son corps.
Il n’a pas la moindre idée, bien sûr, de ce qui se passe dans ce corps. Comment est-ce qu’un
corps survit ? Je ne sais pas si cela vous frappe un tant soit peu – si vous vous faites une
égratignure, eh bien, ça s’arrange. C’est tout aussi surprenant, ni plus ni moins, que le fait que
le lézard qui perd sa queue la reconstitue. C’est exactement du même ordre.
C’est par la voie du regard, à quoi tout à l’heure Olivier Flournoy a fait référence, que ce
corps prend son poids. La plupart – mais pas tout – de ce que l’homme pense s’enracine là. Il
est vraiment très difficile à un analyste, vu ce à quoi il a affaire, de ne pas être aspiré – de la
même façon où je l’entendais tout à l’heure – par le glou-glou de cette fuite, de cette chose qui
le capte, en fin de compte, narcissiquement, dans le discours de celui qu’Olivier Flournoy a
appelé tout à l’heure – je le regrette – l’analysé. Je le regrette parce qu’il y a un moment enfin
que le terme l’analysant, que j’ai un jour proféré dans mon séminaire, a pris droit de cité. Non
pas seulement dans mon École – je n’y attacherais qu’une importance relative, relative à moi
–, mais cela a fait une sorte de trait de foudre dans la semaine même où je l’avais articulé,
cet analysant. L’Institut psychanalytique de Paris, qui est très à la page de tout ce que je
raconte – je dirais même plus, ce que je dis est le principal de ce qu’on y enseigne – cet
institut s’est gargarisé de cet analysant qui lui venait là comme une bague au doigt, ne serait-
ce que pour décharger l’analyste d’être le responsable, dans l’occasion, de l’analyse.
(8)
Je dois dire que, quand j’avais avancé cette chose, je n’avais fait que parodier – si je puis
m’exprimer ainsi, puisque tout une tradition est de l’ordre de la parodie – le
terme analysand, qui est courant dans la langue anglaise. Bien sûr, ce n’est pas strictement
équivalent au français. Analysand évoque plutôt le devant-être-analysé, et ce n’est pas du tout
ce que je voulais dire. Ce que je voulais dire, c’était que dans l’analyse, c’est la personne qui
vient vraiment former une demande d’analyse, qui travaille. À condition que vous ne l’ayez
pas mise tout de suite sur le divan, auquel cas c’est foutu. Il est indispensable que cette
demande ait vraiment pris forme avant que vous la fassiez étendre. Quand vous lui dites de
commencer – et ça ne doit être ni la première, ni la seconde fois, au moins si vous voulez vous
comporter dignement –, la personne, donc, qui a fait cette demande d’analyse, quand elle
commence le travail, c’est elle qui travaille. Vous n’avez pas du tout à la considérer comme
quelqu’un que vous devez pétrir. C’est tout le contraire. Qu’est-ce que vous y faites là ? Cette
question est tout ce pour quoi je m’interroge depuis que j’ai commencé.
J’ai commencé, mon Dieu, je dirais – tout bêtement. Je veux dire que je ne savais pas ce
que je faisais, comme la suite l’a prouvé – prouvé à mes yeux. N’y aurais-je pas regardé à
plus d’une fois si j’avais su ce dans quoi je m’engageais ? Cela me paraît certain. C’est bien
pour cette raison qu’au terme ultime, c’est-à-dire au dernier point où je suis arrivé à la rentrée
de 1967, en octobre, j’ai institué cette chose qui consiste à faire que, quand quelqu’un se pose
comme analyste, il n’y a que lui-même qui puisse le faire. Cela me semble de première
évidence.
Quand quelqu’un se pose comme analyste, il est libre dans cette espèce d’inauguration, que
j’ai faite alors et que j’ai appelé Proposition. Il est libre, il peut aussi bien ne pas le faire, et
garder les choses pour lui, mais il est libre aussi de s’offrir à cette épreuve de venir les
confier – les confier à des gens que j’ai choisis exprès pour être exactement au même point
que lui.
Il est évident en effet que si c’est à un aîné, à un titularisé, voire à un didacticien comme on
s’exprime, qu’il va s’adresser, on peut être sûr que son témoignage sera complètement à côté
de la plaque. Parce que d’abord, il sait très bien que le pauvre crétin auquel il s’adresse a déjà
tellement de bouteille qu’il ne sait absolument pas, tout comme moi, pourquoi il s’est engagé
dans cette profession d’analyste. Moi, je m’en souviens un peu, et je m’en repens. Mais pour
la plupart, ils l’ont totalement oublié. Ils ne voient que leur position d’autorité, et dans ces
conditions, on essaye de se mettre au pas de celui qui a l’autorité, c’est-à-dire qu’on ment,
tout simplement. Alors j’ai essayé que cela soit toujours à des personnes débutantes comme
eux dans la fonction d’analyste, qu’ils s’adressent.
Malgré tout, j’ai gardé – faut toujours se garder d’innover, (9)c’est pas mon genre, j’ai
jamais innové en rien – une sorte de jury qui est fait du consentement de tout le monde. Il n’y
a rien qui ne soit aussi frappant que ceci – si vous faites élire un jury quelconque, si vous
faites voter, voter à bulletin secret, ce qui sort, c’est le nom de gens déjà parfaitement bien
repérés. La foule veut des leaders. C’est déjà fort heureux quand elle n’en veut pas un seul.
Alors la foule qui veut des leaders élit des leaders qui sont déjà là par le fonctionnement de
choses. C’est devant ce jury que viennent témoigner ceux qui ont reçu le témoignage de ceux
qui se veulent analystes.
Dans l’esprit de ma Proposition, cette opération est faite pour éclairer ce qui se passe à ce
moment. C’est exactement ce que Freud nous dit – quand nous avons un cas, ce que l’on
appelle un cas, en analyse, il nous recommande de ne pas le mettre d’avance dans un casier. Il
voudrait que nous écoutions, si je puis dire, en toute indépendance des connaissances acquises
par nous, que nous sentions à quoi nous avons affaire, à savoir la particularité du cas. C’est
très difficile, parce que le propre de l’expérience est évidemment de préparer un casier. Il
nous est très difficile, à nous analystes, hommes, où femmes, d’expérience, de ne pas juger de
ce cas en train de fonctionner et d’élaborer son analyse, de ne pas nous souvenir à son propos
des autres cas. Quelle que soit notre prétendue liberté – car cette liberté, il est impossible d’y
croire –, il est clair que nous ne pouvons nous nettoyer de ce qui est notre expérience. Freud
insiste beaucoup là-dessus, et si c’était compris, cela donnerait peut-être la voie vers un tout
autre mode d’intervention – mais cela ne peut pas l’être.
C’est donc dans cet esprit que j’ai voulu que quelqu’un qui est au même niveau que celui
qui franchit ce pas, porte témoignage. C’est, en somme, pour nous éclairer. Il arrive que de
temps en temps, quelqu’un porte un témoignage qui a le caractère – ça, ça se reconnaît quand
même – de l’authenticité. Alors, j’ai prévu que cette personne, on se l’agrégerait au niveau où
il y a des gens qui sont censés penser à ce qu’ils font, de façon à faire un triage. Qu’est-ce que
c’est devenu tout aussitôt ? Bien sûr, c’est devenu un autre mode de sélection. À savoir
qu’une personne qui a témoigné en tout honnêteté de ce qu’elle a fait dans son analyse dite
après coup didactique, se sent retoquée si, à la suite de ce témoignage, elle ne fait partie de ce
par quoi j’ai essayé d’élargir le groupe de ceux qui sont capables de réfléchir un peu sur ce
qu’ils font. Ils se sentent dépréciés, quoique je fasse tout pour que ce ne soit pas le cas.
J’essaie de leur expliquer ce que leur témoignage nous a apporté, d’une certaine manière
d’entrer dans l’analyse après s’être fait soi-même former par ce qui est exigible. Ce qui est
exigible, c’est évidemment d’être passé par cette expérience. Comment la transmettre si on ne
s’y est pas soumis soi-même ? Enfin, bref.
(10)
Je voudrais évoquer ici la formule de Freud du Soll Ich Werden, à laquelle j’ai plus
d’une fois fait un sort[1]. Werden, qu’est-ce que cela veut dire ? Il est très difficile de le
traduire. Il va vers quelque chose. Ce quelque chose, est-ce le den ? Le Werden, est-ce un
verdoiement ? Qu’y a-t-il dans le devenir allemand ? Chaque langue a son génie, et
traduire Werden par devenir n’a vraiment de portée que dans ce qu’il y a déjà de den dans le
devenir. C’est quelque chose de l’ordre du dénuement, si l’on peut dire. Le dénuement n’est
pas la même chose que le dénouement. Mais laissons cela en suspens.
Ce dont il s’agit, c’est de prendre la mesure de ce fait que Freud – chose très surprenante
de la part d’un homme si vraiment praticien – n’a mis en valeur que dans le premier temps de
son œuvre, dans cette première étape qui va jusque vers 1914, avant la première guerre – dans
sa Traumdeutung, dans sa Psychopathologie de la vie dite quotidienne, et dans son Mot
d’esprit tout particulièrement. Il a mis en valeur ceci, et le surprenant est qu’il ne l’ait pas
touché du doigt, c’est que son hypothèse de l’Unbewusstsein, de l’inconscient, eh bien, si l’on
peut dire, il l’a mal nommée.
L’inconscient, ce n’est pas simplement d’être non su. Freud lui-même le formule déjà en
disant Bewusst. Je profite ici de la langue allemande, où il peut s’établir un rapport
entre Bewusst et Wissen. Dans la langue allemande, le conscient de la conscience se formule
comme ce qu’il est vraiment, à savoir la jouissance d’un savoir. Ce que Freud a apporté, c’est
ceci, qu’il n’y a pas besoin de savoir qu’on sait pour jouir d’un savoir.
Touchons enfin cette expérience que nous faisons tous les jours. Si ce dont nous parlons est
vrai, si c’est bien à une étape précoce que se cristallise pour l’enfant ce qu’il faut bien appeler
par son nom, à savoir les symptômes, si l’époque de l’enfance est bien pour cela décisive,
comment ne pas lier ce fait à la façon dont nous analysons les rêves et les actes manqués ? –
Je ne parle pas des mots d’esprit, complètement hors de la portée des analystes, qui n’ont
naturellement pas le moindre esprit. C’est du Freud, mais ça prouve quand même que là
Freud, tout de même, a dû s’apercevoir que l’énoncé d’un acte manqué ne prend sa valeur que
des expliques d’un sujet. Comment interpréter un acte manqué ? On serait dans le noir total, si
le sujet ne disait pas à ce propos un ou deux petits trucs, qui permettent de lui dire – mais
enfin, quand vous avez sorti votre clef de votre poche pour entrer chez moi, analyste, ça a
quand même un sens – et selon son état d’avancement, on lui expliquera le sens à divers titre –
soit par le fait qu’il croit être chez lui, ou qu’il désire être chez lui, ou même plus loin que le
fait d’entrer la clé dans la serrure prouve quelque chose qui tient au symbolisme de la serrure
et de la clé. Le symbolisme de la Traumdeutung est (11)exactement le même tabac. Qu’est-ce
que c’est que ces rêves, si ce n’est des rêves racontés ? C’est dans le procès de leur récit que
se lit ce que Freud appelle leur sens. Comment même soutenir une hypothèse telle que celle
de l’inconscient ? – si l’on ne voit pas que c’est la façon qu’a eue le sujet, si tant est qu’il y a
un sujet autre que divisé, d’être imprégné, si l’on peut dire, par le langage.
Nous savons bien dans l’analyse l’importance qu’a eue pour un sujet, je veux dire ce qui
n’était à ce moment-là encore que rien du tout, la façon dont il a été désiré. Il y a des gens qui
vivent sous le coup, et cela leur durera longtemps dans leur vie, sous le coup du fait que l’un
des deux parents – je ne précise pas lequel – ne les pas désirés. C’est bien ça, le texte de notre
expérience de tous les jours.
Les parents modèlent le sujet dans cette fonction que j’intitule du symbolisme. Ce qui veut
dire strictement, non pas que l’enfant soit de quelque façon le principe d’un symbole, mais
que la façon dont lui a été instillé un mode de parler ne peut que porter la marque du mode
sous lequel les parents l’on accepté. Je sais bien qu’il y a à cela toutes sortes de variations, et
d’aventures. Même un enfant non désiré peut, au nom de je ne sais quoi qui vient de ses
premiers frétillements, être mieux accueilli plus tard. N’empêche que quelque chose gardera
la marque de ce que le désir n’existait pas avant une certaine date.
Comment a-t-on pu à ce point méconnaître jusqu’à Freud, que ces gens que l’on appelle
des hommes, des femmes éventuellement, vivent dans la parlote ? Il est très curieux pour des
gens qui croient qu’ils pensent, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils pensent avec des mots. Il y
des trucs là-dessus avec lesquels il faut en finir, n’est-ce pas ? La thèse de l’école
de Würzburg, sur la soi-disant aperception de je ne sais quelle pensée synthétique qui
n’articulerait pas, est vraiment la plus délirante qu’une école de prétendus psychologues ait
produite. C’est toujours à l’aide de mots que l’homme pense. Et c’est dans la rencontre de ces
mots avec son corps que quelque chose se dessine. D’ailleurs, j’oserais dire à ce propos le
terme d’inné – s’il n’y avait pas de mots, de quoi l’homme pourrait-il témoigner ? C’est là
qu’il met le sens.
J’ai essayé à la façon que j’ai pu, de faire revivre quelque chose qui n’était pas de moi,
mais qui avait déjà été aperçu par les vieux stoïciens. Il n’y a aucune raison de penser que la
philosophie ait toujours été la même chose que ce qu’elle est pour nous. En ce temps-là la
philosophie était un mode de vivre – un mode de vivre à propos de quoi on pouvait
s’apercevoir, bien avant Freud, que le langage, ce langage qui n’a absolument pas d’existence
théorique, intervient toujours sous la forme de ce que j’appelle d’un mot que j’ai voulu faire
aussi proche que possible du mot lallation – lalangue.
(12)
Lalangue, les anciens depuis le temps d’Esope, s’étaient très bien aperçus que c’était
absolument capital. Il y a là-dessus une fable bien connue, mais personne ne s’en aperçoit. Ce
n’est pas du tout au hasard que dans lalangue quelle qu’elle soit dont quelqu’un a reçu la
première empreinte, un mot est équivoque. Ce n’est certainement pas par hasard qu’en
français le mot ne se prononce d’une façon équivoque avec le mot nœud. Ce n’est pas du tout
par hasard que le mot pas, qui en français redouble la négation contrairement à bien d’autres
langues, désigne aussi un pas. Si je m’intéresse tellement au pas, ce n’est pas par hasard. Cela
ne veut pas dire que la langue constitue d’aucune façon un patrimoine. Il est tout à fait certain
que c’est dans la façon dont la langue a été parlée et aussi entendue pour tel et tel dans sa
particularité, que quelque chose ensuite ressortira en rêves, en toutes sortes de trébuchements,
en toutes sortes de façons de dire. C’est, si vous me permettez d’employer pour la première
fois ce terme, dans ce motérialisme que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce
qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de sustenter que ce que j’ai appelé tout à
l’heure le symptôme.
Lisez un peu, je suis sûr que cela ne vous arrive pas souvent, l’Introduction à la
psychanalyse, les Vorlesungen de Freud. Il y a deux chapitres sur le symptôme. L’un
s’appelle Wege zur Symptom Bildung, c’est le chapitre 23, puis vous vous apercevez qu’il y a
un chapitre 17 qui s’appelle Der Sinn, le sens des symptômes. Si Freud a apporté quelque
chose, c’est ça. C’est que les symptômes ont un sens, et un sens qui ne s’interprète
correctement – correctement voulant dire que le sujet en lâche un bout – qu’en fonction de ses
premières expériences, à savoir pour autant qu’il rencontre, ce que je vais appeler aujourd’hui,
faute de pouvoir en dire plus ni mieux, la réalité sexuelle.
Freud a beaucoup insisté là-dessus. Et il a cru pouvoir accentuer notamment le terme
d’autoérotisme, en ceci que cette réalité sexuelle, l’enfant la découvre d’abord sur son propre
corps. Je me permets – cela ne m’arrive pas tous les jours – de n’être pas d’accord – et ceci au
nom de l’œuvre de Freud lui-même.
Si vous étudiez de près le cas du petit Hans, vous verrez que ce qu’y s’y manifeste, c’est
que ce qu’il appelle son Wiwimacher, parce qu’il ne sait pas comment l’appeler autrement,
s’est introduit dans son circuit. En d’autres termes, pour appeler les choses tranquillement par
leur nom, il a eu ses premières érections. Ce premier jouir se manifeste, on pourrait dire chez
quiconque. Bien sûr, n’est-ce pas, non pas vrai, mais vérifié, chez tous. Mais c’est justement
là qu’est la pointe de ce que Freud a apporté – il suffit que cela soit vérifié chez certains pour
que nous soyons en droit de construire là-dessus quelque chose qui a le plus étroit rapport
avec l’inconscient. Car après (13)tout, c’est un fait – l’inconscient, c’est Freud qui l’a inventé.
L’inconscient est une invention au sens où c’est une découverte, qui est liée à la rencontre que
font avec leur propre érection certains êtres.
Nous appelons ça comme ça, être, parce que nous ne savons pas parler autrement. On ferait
mieux de se passer du mot être. Quelques personnes dans le passé y ont été sensibles. Un
certain Saint Thomas d’Aquin – c’est un saint homme lui aussi, et même un symptôme – a
écrit quelque chose qui s’appelle De ente et essentia. Je ne peux dire que je vous en
recommande la lecture, parce que vous ne la ferez pas, mais c’est très astucieux. S’il y a
quelque chose qui s’appelle l’inconscient, cela veut dire qu’il n’y a pas besoin de savoir ce
que l’on fait pour le faire, et pour le faire en le sachant très bien. Il y aura peut-être une
personne qui lira ce De ente et essentia, et qui s’apercevra de ce que ce saint homme, ce
symptôme, dégouase très bien – l’être, ça ne s’attrape pas si facilement, ni l’essence.
Il n’y a pas besoin de savoir tout ça. Il n’y a besoin que de savoir que chez certains êtres,
qu’on les appelle, la rencontre avec leur propre érection n’est pas du tout autoérotique. Elle
est tout ce qu’il y a de plus hétéro. Ils se disent – Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Et ils se le
disent si bien que ce pauvre petit Hans ne pense qu’à ce ça – l’incarner dans des objets tout ce
qu’il y a de plus externes, à savoir dans ce cheval qui piaffe, qui rue, qui se renverse, qui
tombe par terre. Ce cheval qui va et vient, qui a une certaine façon de glisser le long des quais
en tirant un chariot, est tout ce qu’il y a de plus exemplaire pour lui de ce à quoi il a affaire, et
auquel il ne comprend exactement rien, grâce au fait, bien sûr, qu’il a un certain type de mère
et un certain type de père. Son symptôme, c’est l’expression, la signification de ce rejet.
Ce rejet ne mérite pas du tout d’être épinglé de l’autoérotisme, sous ce seul prétexte
qu’après tout ce Wiwimacher, il l’a, accroché quelque part au bas de son ventre. La jouissance
qui est résultée de ce Wiwimacher lui est étrangère, au point d’être au principe de sa phobie.
Phobie veut dire qu’il en a la trouille. L’intervention du professeur Freud médiée par le père
est tout un truquage, qui n’a qu’un seul mérite, c’est d’avoir réussi. Il arrivera à faire
supporter la petite queue par quelqu’un d’autre, à savoir en l’occasion sa petite sœur.
J’abrège ici le cas du petit Hans. Je ne l’ai introduit que parce que, étant donné que vous
êtes d’une ignorance absolument totale, je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas improvisé
aujourd’hui. Je ne vais pas me mettre à vous lire tous les trucs que j’ai mijotés pour vous. Je
veux simplement essayer de faire passer quelque chose de ce qui est arrivé, vers la fin du
siècle dernier, chez quelqu’un qui n’était pas un génie, comme on le dit, mais un honnête
imbécile, comme moi.
(14)
Freud s’est aperçu qu’il y avait des choses dont personne ne pouvait dire que le sujet
parlant les savait sans les savoir. Voilà le relief des choses. C’est pour cela que j’ai parlé du
signifiant, et de son effet signifié. Naturellement, avec le signifiant, je n’ai pas du tout vidé la
question. Le signifiant est quelque chose qui est incarné dans le langage. Il se trouve qu’il y a
une espèce qui a su aboyer d’une façon telle qu’un son, en tant que signifiant, est différent
d’un autre. Olivier Flournoy m’a dit avoir publié un texte de Spitz. Lisez son De la naissance
à la parole pour tacher de voir enfin comment s’éveille la relation à l’aboiement. Il y a un
abîme entre cette relation à l’aboiement et le fait qu’à la fin, l’être humilié, l’être humus, l’être
humain, l’être comme vous voudrez l’appeler – il s’agit de vous, de vous et moi –, que l’être
humain arrive à pouvoir dire quelque chose. Non seulement à pouvoir le dire, mais encore ce
chancre que je définis d’être le langage, parce que je ne sais pas comment autrement l’appeler,
ce chancre qu’est le langage, implique dès le début une espèce de sensibilité.
J’ai très bien vu de tout petits enfants, ne serait-ce que les miens. Le fait qu’un enfant
dise peut-être, pas encore, avant qu’il soit capable de vraiment construire une phrase, prouve
qu’il y a en lui quelque chose, une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve
laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il
faudra bien qu’il se débrouille. C’est ça que lui laisse toute cette activité non réfléchie – des
débris, auxquels, sur le tard, parce qu’il est prématuré, s’ajouteront les problèmes de ce qui va
l’effrayer. Grâce à quoi il va faire la coalescence, pour ainsi dire, de cette réalité sexuelle et
du langage.
Permettez-moi d’avancer ici quelques équations timides, à propos de ce que j’ai avancé
dans mes Écrits comme la signification du phallus, ce qui est une très mauvaise traduction
pour Die Bedeutung des Phallus.
Il est surprenant que la psychanalyse n’ait pas donné là la moindre stimulation à la
psychologie. Freud a tout fait pour cela, mais, bien entendu, les psychologues sont sourds.
Cette chose n’existe que dans le vocabulaire des psychologues – une psyché comme telle
accolée à un corps. Pourquoi diable, c’est le cas de le dire, pourquoi diable l’homme serait-il
double ? Qu’il ait un corps recèle suffisamment de mystères, et Freud, frayé par la biologie, a
assez bien marqué la différenciation du soma et du germen. Pourquoi diable ne pas nettoyer
notre esprit de toute cette psychologie à la manque, et ne pas essayer d’épeler ce qu’il en est
de la Bedeutung du phallus ? J’ai dû traduire par signification, faute de pouvoir donner un
équivalent. Bedeutung est différent de Sinn, de l’effet de sens, et désigne le rapport au réel.
Pourquoi, depuis que la psychanalyse existe, les questions n’ont-elles pas été posées au niveau
de ceci ? Pourquoi est-ce que ce soi-disant être, pourquoi est-ce que ce(14)se jouis est-il apparu
sur ce qu’on appelle la terre ? Nous nous imaginons que c’est un astre privilégié sous ce
prétexte qu’il y existe l’homme, et d’une certaine façon, c’est vrai – à cette seule condition
qu’il n’y ait pas d’autres mondes habités.
Est-ce qu’il ne vous vient pas à l’esprit que cette « réalité sexuelle », comme je
m’exprimait tout à l’heure, est spécifiée dans l’homme de ceci, qu’il n’y a, entre l’homme
mâle et femelle, aucun rapport instinctuel ? Que rien ne fasse que tout homme – pour désigner
l’homme par ce qui lui va assez bien, étant donné qu’il imagine l’idée du tout naturellement –
que tout homme n’est pas apte à satisfaire toute femme ? Ce qui semble bien être la règle pour
ce qui est des autres animaux. Évidemment, ils ne satisfont pas toutes les femelles, mais il
s’agit seulement d’aptitudes. L’homme – puisqu’on peut parler de l’homme, l apostrophe –, il
faut qu’il se contente d’en rêver. Il faut qu’il se contente d’en rêver parce qu’il est tout à fait
certain que, non seulement il ne satisfait pas toute femme, mais que La femme – j’en demande
pardon aux membres peut-être ici présentes du M.L.F. –, La femme n’existe pas. Il y des
femmes, mais La femme, c’est un rêve de l’homme.
Ce n’est pas pour rien qu’il ne se satisfait que d’une, voire de plusieurs femmes. C’est
parce que pour les autres, il n’en a pas envie. Il n’en a pas envie pourquoi ? Parce qu’elles ne
consonnent pas, si je puis m’exprimer ainsi, avec son inconscient.
Ce n’est pas seulement qu’il n’y a pas La femme – La femme se définit d’être ce que j’ai
épinglé déjà bien avant et que je répète pour vous – du pas toute. Cela va plus loin, et ce n’est
pas de l’homme que cela vient, contrairement à ce que croient les membres du M.L.F., c’est
d’elles-mêmes. C’est en elles-mêmes qu’elles sont pas toutes. À savoir qu’elles ne prêtent pas
à la généralisation. Même, je le dis là entre parenthèses, à la généralisation phallocentrique.
Je n’ai pas dit que la femme est un objet pour l’homme. Bien au contraire, j’ai dit que
c’était quelque chose avec quoi il ne sait jamais se débrouiller. En d’autres termes, il ne
manque jamais de s’embrouiller les pattes en en abordant une quelconque – soit parce qu’il
s’est trompé, soit parce que c’est justement celle-là qu’il lui fallait. Mais il ne s’en aperçoit
jamais qu’après coup.
C’est un des sens de l’après-coup dont j’ai parlé à l’occasion, et qui a été si mal relayé dans
le fameux et éternel Vocabulaire de la psychanalyse par quoi Lagache a là gâché la
psychanalyse toute entière. Bon, enfin, ce n’est déjà pas si mal, n’exagérons pas. La seule
chose qui l’intéressait probablement, c’était de lagacher ce que je disais. Après tout, pourquoi
ne lagacherait-on pas ?
Je ne suis pas absolument sûr d’avoir raison en tout. Non seulement je n’en suis pas sûr,
mais j’ai bien l’attitude freudienne. (16)Le prochain truc qui me fera réviser à l’occasion tout
mon système, je ne demanderais pas mieux que de le recueillir. Tout ce que je peux dire, c’est
que, grâce sans doute à ma connerie, ce n’est pas encore arrivé.
Voilà. Maintenant, je vous laisserai la parole.
Je serais content, après ce jaspinage, de savoir ce que vous en avez retiré.
RÉPONSES
DR J. L. – Pour encourager quiconque qui aurait une question à poser, je voudrais vous dire
que quelqu’un qui avait à prendre un train, je ne sais pour où…
– Pour Lausanne.
– Le Dr Bovet.
DR J. L. – C’est un nom qui ne m’est pas inconnu. Le Dr Bovet m’a posé une question que
je trouve très bonne, façon de parler. Jusqu’à quel point, m’a-t-il dit, vous prenez-vous au
sérieux ? Ce n’est pas mal, et j’espère que cela va vous encourager. C’est le genre de question
dont je me fous. Continuer au point d’en être à la vingt deuxième année de mon
enseignement, implique que je me prends au sérieux. Si je n’ai pas répondu, c’est qu’il avait
un train à prendre. Mais j’ai tout de même déjà répondu à cette question, implicitement, en
identifiant le sérieux avec la série. Une série mathématique, qu’elle soit convergente ou
divergente, cela veut dire quelque chose. Ce que j’énonce est tout à fait de cet ordre. J’essaie
de serrer de plus en plus près, de faire une série convergente. Est-ce que j’y réussis ?
Naturellement, quand on est captivé… Mais même une série divergente a de l’intérêt, à sa
façon, elle converge aussi – ceci pour les personnes qui auraient quelque idée des
mathématiques. Puisqu’il s’agit du Dr Bovet, qu’on lui transmette cette réponse.
DR CRAMER – Vous avez dit, si je vous ai bien suivi, que c’est la mère qui parle à
l’enfant, mais encore faut-il que l’enfant l’entende. C’est sur ce « encore faut-il que
l’enfant l’entende » que j’aimerais vous poser une question.
DR J. L. – Oui !
– Qu’est-ce qui fait qu’un enfant peut entendre ? Qu’est-ce qui fait que l’enfant est
réceptif à un ordre symbolique que lui enseigne la mère, ou que lui apporte la mère ?
Est-ce qu’il y a là quelque chose d’immanent dans le petit homme ?
DR J. L. – Dans ce que j’ai dit, il me semble que je l’impliquais. L’être que j’ai appelé
humain est essentiellement un être parlant.
DR J. L. – Mais entendre fait partie de la parole. Ce que j’ai évoqué concernant le peut-
être, le pas encore, on pourrait citer d’autres exemples, prouve que la résonance de la parole
est quelque(17)chose de constitutionnel. Il est évident que cela est lié à la spécificité de mon
expérience. À partir du moment où quelqu’un est en analyse, il prouve toujours qu’il a
entendu. Que vous souleviez la question qu’il y ait des êtres qui n’entendent rien est suggestif
certes, mais difficile à imaginer. Vous me direz qu’il y a des gens qui peuvent peut-être
n’entendre que le brouhaha, c’est à dire que ça jaspine tout autour.
– Je pensais aux autistes, par exemple. Ce serait un cas où le réceptacle n’est pas en
place, et où l’entendre ne peut pas se faire.
– Oui.
– Que précisément ils n’arrivent pas à nous entendre, qu’ils restent coincés.
DR J. L. – Mais c’est tout à fait autre chose. Ils n’arrivent pas à entendre ce que vous avez à
leur dire en tant que vous vous en occupez.
– Mais aussi que nous avons de la peine à les entendre. Leur langage reste quelque
chose de fermé.
DR J. L. – C’est bien justement ce qui fait que nous ne les entendons pas. C’est qu’ils ne
vous entendent pas. Mais enfin, il y a sûrement quelque chose à leur dire.
– Ma question allait un peu plus loin. Est-ce que le symbolique – et là je vais employer
un courtcircuitage – ça s’apprend ? Est-ce qu’il y a en nous quelque chose dès la
naissance qui fait qu’on est préparé pour le symbolique, pour recevoir précisément le
message symbolique, pour l’intégrer ?
DR J. L. – Tout ce que j’ai dit l’impliquait. Il s’agit de savoir pourquoi il y a quelque chose
chez l’autiste, ou chez celui qu’on appelle schizophrène, qui se gèle, si on peut dire. Mais
vous ne pouvez dire qu’il ne parle pas. Que vous ayez de la peine à entendre, à donner sa
portée à ce qu’ils disent, n’empêche pas que ce sont des personnages finalement plutôt
verbeux.
– Est-ce que vous concevez que le langage n’est pas seulement verbal, mais qu’il y a un
langage qui n’est pas verbal ? Le langage des gestes, par exemple.
DR J. L. – C’est une question qui a été soulevée il y a très longtemps par un nommé Jousse,
à savoir que le geste précéderait la parole. Je crois qu’il y a quelque chose de spécifique dans
la parole. La structure verbale est tout à fait spécifique, et nous en avons un témoignage dans
le fait que ceux qu’on appelle les sourds-muets sont capables d’un type de gestes qui n’est pas
du tout le geste expressif comme tel. Le cas des sourds-muets est (18)démonstratif de ceci qu’il
y a une prédisposition au langage, même chez ceux qui sont affectés de cette infirmité – le
mot infirmité me paraît là tout à fait spécifique. Il y a le discernement qu’il peut y avoir
quelque chose de signifiant comme tel. Le langage sur les doigts ne se conçoit pas sans une
prédisposition à acquérir le signifiant, quelle que soit l’infirmité corporelle. Je n’ai pas du tout
parlé tout à l’heure de la différence entre le signifiant et le signe.
DR J. L. – Cela nous mène très loin, à la spécificité du signifiant. Le type du signe est à
trouver dans le cycle de la manifestation qu’on peut, plus ou moins à juste titre, qualifier
d’extérieur. C’estpas de fumée sans feu. Que le signe soit tout de suite happé comme ceci –
s’il y a du feu, c’est qu’il y a quelqu’un qui le fait. Même si on s’aperçoit après coup que la
forêt flambe sans qu’il y ait de responsable. Le signe verse toujours, tout de suite, vers le sujet
et vers le signifiant. Le signe est tout de suite happé comme intentionnel. Ce n’est pas le
signifiant. Le signifiant est d’emblée perçu comme le signifiant.
– Dans la suite de ce qu’on a dit, vous avez eu des phrases que j’ai trouvé très belles sur
la femme. Telle que « La femme n’existe pas, il y a des femmes. La femme est un rêve
de l’homme ».
DR J. L. – C’est un rêve parce qu’il ne peut pas faire mieux.
– Peut-on dire réciproquement que l’homme est le symptôme de la femme ? Est-ce que
cela signifie que chez la fillette et le petit garçon, le message que la mère va transmettre,
le message symbolique, signifiant, va être reçu de la même chose, parce que c’est la
mère qui le transmet, soit à la fille soit au garçon ? Y a-t-il une réciprocité ou une
différence à laquelle on n’échappe pas ?
DR J. L. – Il y a sûrement une différence, qui tient à ceci que les femmes comprennent très
bien que l’homme est un drôle d’oiseau. Il faut juger cela au niveau des femmes analystes.
Les femmes analystes sont les meilleures. Elles sont meilleures que l’homme analyste.
– Quel est finalement ce rapport avec le signifiant qui a l’air d’être quelque chose de
trans-sexuel, bisexuel ?
DR J. L. – Il est clair qu’elles sont beaucoup plus actives. Il n’y a pas beaucoup d’analystes
qui aient témoigné qu’ils comprenaient quelque chose. Les femmes s’avancent. Vous n’avez
qu’à voir Melanie Klein. Les femmes y vont, et elles y vont avec un (19)sentiment tout à fait
direct de ce qu’est le bébé dans l’homme. Pour les hommes, il faut un rude brisement.
DR J. L. – De temps en temps, ils ont envie d’accoucher, c’est vrai. De temps en temps, il y
a des hommes qui, pour des raisons qui sont toujours très précises, s’identifient à la mère. Ils
ont envie, non seulement d’avoir un bébé, mais de porter un bébé, cela arrive couramment.
Dans mon expérience analytique, j’en ai cinq ou six cas tout à fait clairs, qui étaient arrivés à
le formuler.
DR J. L. – Il est certain que c’est dans le domaine le plus encore inexploré. Enfin, c’est tout
de même de l’ordre de l’écrit. Dans beaucoup de cas nous ne savons pas le lire. Il faudrait dire
ici quelque chose qui introduirait la notion d’écrit. Tout se passe comme si quelque chose était
écrit dans le corps, quelque chose qui est donné comme une énigme. Il n’est pas du tout
étonnant que nous ayons ce sentiment comme analystes.
– Mais comment leur faire parler ce qui est écrit ? Là, il me semble qu’il y a une
coupure.
DR J. L. – C’est tout à fait vrai. Il y a ce que les mystiques appellent la signature des
choses, ce qu’il y a dans les choses qui peut se lire. Signatura ne veut pas dire signum, n’est-
ce pas ? Il y a quelque chose à lire devant quoi, souvent, nous nageons.
DR J. L. – Bien sûr qu’on est toujours le second. Il y a toujours quelqu’un qui a dit.
DR J. L. – Vico ? Sûrement pas. Mais enfin, prenons les choses par ce biais. Oui, le corps
considéré comme cartouche, comme livrant le nom propre. Il faudrait avoir de l’hiéroglyphe
une idée un peu plus élaborée que n’a Vico. Quand il dit hiéroglyphique, il ne semble pas
avoir – j’ai lu la Scienza nuova – des idées très élaborées pour son époque.
O. FLOURNOY – J’aimerais que nos compagnes prennent la parole. Mme Rossier. Que
le dialogue inter-sexuel s’engage.
MME ROSSIER – Je voulais dire que lorsque vous avez parlé, évoquant les
psychosomatiques, de quelque chose d’écrit, j’ai compris des cris, (20)le cri. Et je me suis
demandé si l’inscription dans le corps des psychosomatiques ne ressemble pas plus à un
cri qu’à une parole, et c’est pour cela que nous avons tant de peine à le comprendre.
C’est un cri répétitif, mais peu élaboré. Je ne penserais pas du tout au hiéroglyphe, qui
me semble déjà beaucoup trop compliqué.
DR J. L. – Ça c’est vrai.
MME Y. – La différence entre le mot écrit et le mot parlé ? Vous avez l’air de penser
quelque chose à ce sujet.
DR J. L. – Il est certain qu’il y a là, en effet, une béance tout à fait frappante. Comment est-
ce qu’il y a une orthographe ? C’est la chose la plus stupéfiante du monde, et qu’en plus ce
soit manifestement par l’écrit que la parole fasse sa trouée, par l’écrit et uniquement par
l’écrit, l’écrit de ce qu’on appelle les chiffres, parce qu’on ne veut pas parler des nombres. Il y
a là quelque chose qui est de l’ordre de ce que l’on posait tout à l’heure comme question – de
l’ordre de l’immanence. Le corps dans le signifiant fait trait, et trait qui est un Un. J’ai traduit
le Einziger Zug que Freud énonce dans son écrit sur l’identification, par trait unaire. C’est
autour du trait unaire que pivote toute la question de l’écrit. Que le hiéroglyphe soit égyptien
ou chinois, c’est à cet égard la même chose. C’est toujours d’une configuration du trait qu’il
s’agit. Ce n’est pas pour rien que la numération binaire ne s’écrit rien qu’avec des 1 et des 0.
La question devrait se juger au niveau de – quelle est la sorte de jouissance qui se trouve dans
le psychosomatique ? Si j’ai évoqué une métaphore comme celle du gelé, c’est bien parce
qu’il y a certainement cette espèce de fixation. Ce n’est pas pour rien non plus que Freud
emploie le terme de Fixierung – c’est parce que le corps se laisse aller à écrire quelque chose
de l’ordre du nombre.
DR J. L. – Tout à fait d’accord. C’est par ce biais, c’est par la révélation de la jouissance
spécifique qu’il a dans sa fixation qu’il faut toujours viser à aborder le psychosomatique.
C’est en ça qu’on peut espérer que l’inconscient, l’invention de l’inconscient, puisse servir à
quelque chose. C’est dans la mesure où ce que nous espérons, c’est de lui donner le sens de ce
dont il s’agit. Le psychosomatique est quelque chose qui est tout de même, (21)dans son
fondement, profondément enraciné dans l’imaginaire.
M. Z. – Soll Ich werden, vous avez plus ou moins transcrit avec le travail de « il est
pensé ». Je pense au discours de l’obsessionnel qui pense, qui repense, qui cogite, qui en
tous cas arrive lui aussi au « il est pensé ». Le « il est pensé », peut-on le comprendre
aussi comme « dépensé », dans le sens ou le « dé » veut dire de haut en bas, démonter,
désarticuler, et finalement faire tomber la statue ? Peut-on conjoindre le « dépensé » au
« il est pensé » ?
MME VERGOPOULO – Il y a quelque chose qui m’a frappée dans le séminaire, par
rapport au temps. Le concept est le temps de la chose. Dans le cadre du transfert, vous
dites que la parole n’a que valeur de parole, qu’il n’y a ni émotion, ni projection, ni
déplacement. Je dois dire que je n’ai pas très bien compris ce qu’est le sens de la parole
dans le transfert ?
DR J. L. – Sur quoi visez-vous à obtenir une réponse ? Sur le rapport du concept avec le
temps ?
– Sur le rapport de la parole ancienne avec la parole actuelle. Dans le transfert, si
l’interprétation vise juste, c’est parce qu’il y a une coïncidence entre la parole ancienne
et la parole actuelle.
DR J. L. – Il faut bien que de temps en temps, je m’exerce à quelque chose de tentatif. Que
le concept soit le temps est une idée hégélienne. Mais il se trouve que, dans une chose qui est
dans mesÉcrits, sur le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée, j’ai souligné la
fonction de la hâte en logique, à savoir qu’on ne peut pas rester en suspens puisqu’il faut à un
moment conclure. Je m’efforce là de nouer le temps à la logique elle-même. J’ai distingué
trois temps, mais c’est un peu vieillot, j’ai écrit cela il y a longtemps, tout de suite après la
guerre. Jusqu’à un certain point, on conclut toujours trop tôt. Mais ce trop tôt est simplement
l’évitement d’un trop tard. Cela est tout à fait lié au fin fond de la logique. L’idée du tout, de
l’universel, est déjà en quelque sorte préfiguré dans le langage. Le refus de l’universalité est
esquissé par Aristote, et il le rejette, parce que l’universalité est l’essentiel de sa pensée. Je
puis avancer avec une certaine vraisemblance que le fait qu’Aristote le rejette est l’indice du
caractère en fin de compte non nécessité de la logique. Le fait est qu’il n’y a de logique que
chez un vivant humain.
M. MELO – Dans votre première réponse, vous êtes parti du mot sérieux, et vous êtes
arrivé à la notion de série. J’ai été très frappé de voir comment nous avons réagi à ce
mot série, en alignant une série de malades les uns après les autres. Il y a eu l’autiste,
l’obsessionnel, le psychosomatique, et il y a eu la femme. Cela m’a amené à penser au
fait (22)que vous étiez venu nous parler, et que nous étions venus vous écouter.
Voici ma question. Ne pensez-vous pas qu’entre transfert et contre-transfert, il y a
réellement une différence qui se situe au niveau du pouvoir ?
DR J. L. – C’est tout de même très démonstratif, que le pouvoir ne repose jamais sur la
force pure et simple. Le pouvoir est toujours un pouvoir lié à la parole. Il se trouve qu’après
avoir seriné des choses très longtemps, j’attire du monde par mon jaspinage qui, évidemment,
n’aurait pas ce pouvoir s’il n’était pas sérié, s’il ne convergeait pas quelque part. C’est tout de
même un pouvoir d’un type très particulier. Ce n’est pas un pouvoir impératif. Je ne donne
d’ordre à personne. Mais toute la politique repose sur ceci, que tout le monde est trop content
d’avoir quelqu’un qui dit En avant marche – vers n’importe où, d’ailleurs. Le principe même
de l’idée de progrès, c’est qu’on croit à l’impératif. C’est ce qu’il y a de plus originel dans la
parole, et que j’ai essayé de schématiser – vous le trouverez dans un texte qui
s’appelle Radiophonie, et que j’ai donné je ne sais plus où. Il s’agit de la structure du discours
du maître. Le discours du maître est caractérisé par le fait qu’à une certaine place, il y a
quelqu’un qui fait semblant de commander. Ce caractère de semblant – « D’un discours qui
ne serait pas du semblant » a servi de titre à un de mes séminaires – est tout à fait essentiel.
Qu’il y ait quelqu’un qui veuille bien se charger de cette fonction du semblant, tout le monde
en est en fin de compte ravi. Si quelqu’un ne faisait pas semblant de commander, où irions-
nous ? Et par un véritable consentement fondé sur le savoir qu’il faut qu’il y ait quelqu’un qui
fait semblant, ceux qui savent marchent comme les autres. Ce que vous venez là de saisir avec
une certaine façon de prendre vos distances, c’est ce que vous évoquez d’une ombre de
pouvoir.
Rencontre
Sortant d’un milieu assez sordide, Stanislas pour le nommer – enfant de curé, quoi, comme
Joyce, mais de curés moins sérieux que les siens, qui étaient des jésuites, et dieu sait ce qu’il a
su en faire – bref, émergeant de ce milieu sordide, il se trouve qu’à dix-sept ans, grâce au fait
que je fréquentais chez Adrienne Monnier, j’ai rencontré Joyce. De même que j’ai assisté,
quand j’avais vingt ans, à la première lecture de la traduction française qui était sortie
d’Ulysse.
Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons – car c’est
nous qui le tressons comme tel – notre destin. Nous en faisons notre destin, parce que nous
parlons. Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les
autres, plus particulièrement notre famille, qui nous parle. Entendez-là ce nous comme un
complément direct. Nous sommes parlés, et à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous
poussent, quelque chose de tramé. Et en effet, il y a une trame – nous appelons ça notre
destin. De sorte que ce n’est sûrement pas par hasard, quoiqu’il soit difficile d’en retrouver le
fil, que j’ai rencontré James Joyce à Paris, alors qu’il y était, pour un bout de temps encore.
Je m’excuse de raconter mon histoire. Mais je pense que je ne le fais qu’en hommage à
James Joyce.
Université et Analyse
J’ai toujours trimbalé dans mon existence, errante comme celle de tout le monde, une
quantité énorme – il y en a haut comme ça – une quantité énorme de livres dans lesquels ceux
de Joyce ne vont pas plus haut que ça – les autres ce sont ceux sur Joyce. Ceux-là, je les lisais
de temps en temps, mais je m’en suis appliqué, Jacques Aubert en sera le témoin, une tripotée
tous ces temps-ci. J’ai pu y voir plus que des différences – un balancement singulier dans la
façon dont Joyce est reçu, et qui part du biais dont il est pris.
Conformément à ce que Joyce lui-même savait qu’il lui arriverait dans le posthume, c’est
l’universitaire qui domine. C’est à peu près exclusivement l’universitaire qui s’occupe de
Joyce.
C’est tout à fait frappant. Joyce dit : « Ce que j’écris ne cessera pas de donner du travail
aux universitaires. » Et il n’espérait rien de moins que de leur donner de l’occupation jusqu’à
l’extinction de l’université. Ça en prend (4)bien le chemin. Et il est évident que cela ne peut se
faire que parce que le texte de Joyce foisonne de problèmes tout à fait captivants, fascinants, à
se mettre sous la dent pour l’universitaire.
Je ne suis pas un universitaire, contrairement à ce qu’on me donne du professeur, du
maître, et autres badinages. Je suis un analyste. Cela fait tout de suite homophonie, n’est-ce
pas, avec les quatre maîtres annalistes, dont Joyce dans Finnegans fait grand état, et qui ont
fondé les bases des annales de l’Irlande. Je suis une autre espèce d’analyste.
De l’analyste qui, depuis, a émergé, on ne peut pas dire que Joyce ait été mordu. Des
auteurs dignes de foi, qui connaissaient bien Joyce – moi, je l’ai entrevu –, qui étaient de ses
amis, avancent volontiers que s’il a « freudened », s’il a freudenedé ce fredonnement, c’était
avec aversion. Je crois que c’est vrai.
J’en trouverai le témoignage dans le fait que dans la constellation du rêve dont il n’y a pas
d’éveil, malgré le dernier mot, Wake, dans la trame des personnages de Finnegans, il y a ces
deux jumeaux – Shem, vous me permettrez de l’appeler Shemptôme – et Shaun. C’est comme
ça, j’espère, que ça se prononce, parce que je n’ai pas consulté là-dessus Jacques Aubert, qui,
pour la prononciation, m’a rudement bien soutenu pendant ce brassage. Il y a donc le
Shemptôme et le Shaun. Ils sont noués – rien de plus noués que des jumeaux. C’est à l’autre –
pas à Shen, qu’il appelle, en lui additionnant un épinglage, the penman, le plumitif – c’est à
Shaun que Joyce épingle le docteur Jones. Il s’agit de cet analyste auquel Freud, qui savait ce
qu’il faisait, à donné la charge de faire sa biographie. Il le connaissait bien, c’est-à-dire qu’il
était sûr que Jones n’y mettrait pas la moindre fantaisie, qu’il ne se permettrait pas, entre
autres, de mettre la touche, la morsure, l’agenbite of inwit. Quelque part dans Ulysse,
Stephen Dedalus parle d’agenbite of inwit, de la morsure – on traduit ça en français, je ne sais
pas pourquoi – de l’ensoi, alors que ça veut plutôt dire le wit, le wit intérieur, la morsure du
mot d’esprit, la morsure de l’inconscient. Avec Jones, Freud était tranquille – il savait que sa
biographie serait une hagiographie.
Évidemment, que Joyce Shaunise, si je puis dire, le Jones en question, c’est ce qui nous
donne l’idée de l’importance, comme dit l’autre, d’être Ernest. Beaucoup plus que Joyce,
Jones – je vous le dis parce que je l’ai rencontré – faisait la petite bouche sur le fait de
s’appeler Ernest. Mais c’était sans doute à cause de la pièce de ce titre, si étonnante, de Wilde,
dont Jones fait grand état. Plus d’une fois dans Finnegans surgit cette référence à l’importance
de s’appeler Ernest.
Désabonné à l’inconscient…
Tout cela n’a porté que d’approcher ceci, que ce n’est pas la même chose de dire Joyce le
sinthome ou bien Joyce le symbole. Je dis Joyce le symptôme – c’est que, le symptôme, le
symbole, il l’abolit, si je puis continuer dans cette veine. Ce n’est pas seulement Joyce le
symptôme, c’est Joyce en tant que, si je puis dire, désabonné à l’inconscient.
Lisez Finnegans Wake. Vous vous apercevrez que c’est quelque chose qui joue, pas à
chaque ligne, mais à chaque mot, sur le pun, un pun très, très particulier. Lisez-le, il n’y a pas
un seul mot qui ne soit fait comme les premiers dont j’ai essayé de vous donner le ton avec
« pourspère », fait de trois ou quatre mots qui se trouvent, par leur usage, faire étincelle,
paillette. C’est sans doute fascinant, quoiqu’à la vérité, le sens, au sens que nous lui donnons
d’habitude, y perd.
M. Clive Hart, dans Structure and Motif of Finnegans Wake, parle de je ne sais quoi de
décevant dans l’usage que Joyce fait de ce type de pun. M. Atherton, dans son livre
The Books at the wake, réfère ça à the unforseen, l’imprévu. Ce pun, c’est plutôt le porte-
manteau au sens de Lewis Caroll, en quoi celui-ci est un précurseur – et pour l’avoir sans
doute rencontré assez tard, Joyce a dû, résume Atherton, s’en trouver quelque peu importuné.
Lisez des pages de Finnegans Wake, sans chercher à comprendre – ça se lit. Ça se lit, mais
comme me le faisait remarquer quelqu’un de mon voisinage, c’est parce qu’on sent présente
la jouissance de celui qui a écrit ça. Ce qu’on se demande – tout au moins ce que demandait la
personne en question –, c’est pourquoi Joyce a publié. Pourquoi ce Work qui a été dix sept
ans in progress, l’a- t-il enfin sorti noir sur blanc ?
C’est une chance qu’il y en ait une seule édition, ce qui permet de désigner, quand on le
cite, la ligne à la bonne page, c’est-à-dire à la page qui ne portera jamais que le même
numéro. S’il fallait que, comme les autres livres, ce soit édité sous des paginations diverses,
où irait-on pour s’y retrouver ! Mais qu’il l’ait publié, c’est ce dont j’espérerais, s’il était là, le
convaincre qu’il voulait être Joyce le symptôme, en tant que, le symtôme, il en donne
l’appareil, l’essence, l’abstraction. Car si quelque chose rend compte du fait noté par Clive
Hart, qu’à suivre ses pas, on s’en trouve à la fin, fatigué, c’est bien ceci qui prouve que vos
symptômes à vous, c’est la seule chose qui chez chacun porte l’intérêt. Le symptôme chez
Joyce est un symptôme qui ne vous concerne en rien. C’est le symptôme en tant qu’il n’y a
aucune chance qu’il accroche quelque chose de votre inconscient à vous. Je crois que c’est là
le sens de ce que me disait la personne qui m’interrogeait sur pourquoi il l’avait publié.
Le Père borroméen
Le père comme nom et comme celui qui nomme, ce n’est pas pareil. Le père est cet
élément quart – j’évoque là quelque chose dont seulement une partie de mes auditeurs
peuvent avoir le délibéré – cet élément quart sans lequel rien n’est possible dans le nœud du
symbolique, de l’imaginaire et du réel.
Mais il y a une autre façon de l’appeler, et c’est là que je coiffe aujourd’hui ce qu’il en est
du Nom-du-Père au degré où Joyce en témoigne – de ce qu’il convient d’appeler le sinthome.
C’est en tant que l’inconscient se noue au sinthome, qui est ce qu’il y a de singulier chez
chaque individu, qu’on peut dire que Joyce, comme il est écrit quelque part, s’identifie
à l’individual. Il est celui qui se privilégie d’avoir été au point extrême pour incarner en lui le
symptôme, ce par quoi il échappe à toute mort possible, de s’être réduit à une structure qui est
celle même de lom, si vous me permettez de l’écrire tout simplement d’un l.o.m.
C’est ainsi qu’il se véhicule, comme quelque chose qui met un point final à un certain
nombre d’exercices. Il met un terme. Mais comment entendre le sens de ce « terme » ?
Il est frappant que Clive Hart mette l’accent sur le cyclique et sur la croix comme étant
substantiellement ce à quoi Joyce se rattache. Certains d’entre vous savent qu’avec ce cercle
et cette croix, je dessine le nœud borroméen. Interroger Joyce sur ceci, que ce nœud produit, à
savoir l’ambiguïté du 3 et du 4, à savoir ce à quoi il restait collé, attaché, à l’interrogation de
Vico, à des choses pires, à la conversation avec les esprits, qu’Atherton range d’ailleurs sous
le titre général de spiritualism, ce qui m’étonne, car j’avais appelé ça jusqu’à présent
spiritisme. Il est assurément surprenant de voir qu’à l’occasion, cela contribue
dans Finnegans au titre du symptôme, je crois.
Ce n’est pas tout, car il est difficile de ne pas tenir compte de cette fiction qu’on peut
mettre sous la rubrique de l’initiation. En quoi consiste ce qui se véhicule sous ce registre et
sous ce terme ? Combien d’associations qui se font arme de drapeaux dont ils ne comprennent
pas le sens ? Que Joyce se soit délecté à Isis Unveiled de Mme Blavatski est une chose que
j’apprends d’Atherton, et qui me sidère. La forme de débilité mentale que comporte toute
initiation est ce qui, moi, me saisit d’abord, et me la fait peut-être sous-estimer. Il faut dire
que, peu après le temps où j’avais fait, grâce au ciel, la rencontre de Joyce, j’allais trouver un
nommé René Guénon qui ne valait pas plus cher que ce qu’il y a de pire en fait d’initiation. Hi
han a pas, à écrire comme celui de l’âne à quoi Joyce fait allusion comme au point central de
ces quatre termes qui sont le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest, comme au point de croisée de la
croix – c’est un âne qui le supporte, Dieu sait que Joyce en fait état dans Finnegans.
Mais quand même Finnegans, ce rêve, comment le dire fini, puisque déjà son dernier mot
ne peut se rejoindre qu’au premier, le the sur lequel il se termine se raccolant au riverrun dont
il se débute, ce qui indique le circulaire ? Pour tout dire, comment Joyce a-t-il pu manquer à
ce point ce qu’actuellement j’introduis du nœud ?
Ce faisant j’introduis quelque chose de nouveau, qui rend compte non seulement de la
limitation du symptôme, mais de ce qui fait que c’est de se nouer au corps, c’est-à-dire à
l’imaginaire, de se nouer aussi au réel, et comme tiers à l’inconscient, que le symptôme a ses
limites. C’est parce qu’il rencontre ses limites qu’on peut parler du nœud, qui est quelque
chose qui assurément se chiffonne, peut prendre la forme d’un peloton, mais qui, une fois
déplié, garde sa forme – sa forme de nœud – et du même coup son ex-sistence.
C’est ce que je me permettrai d’introduire dans mon cheminement de l’année prochaine, en
prenant appui sur Joyce, entre autres.
[1]
Voir Joyce II, texte donné par Lacan à J. Aubert, à la demande de celui-ci, pour publication
aux éditions CNRS de la conférence donnée par J. Lacan à l’ouverture du Symposium, le
16/06/1975, Joyce II valant donc pour son auteur comme l’écrit de son discours d’ouverture.
On notera l’écart entre ces deux textes : Joyce I et II. (Joyce II est publié en 1979).
Joël Dor dans son ouvrage – Nouvelle bibliographie des travaux de J. Lacan situe Joyce II
comme étant le texte du discours de clôture du Symposium. J. Aubert qui était alors
l’organisateur du colloque nous donne une autre version que celle de Dor quant au statut à
donner à Joyce II.
[2]
Il n’y a pas de publication aux éditions CNRS de cette transcription.: Joyce le symptôme I.
Par contre il existe une publication intitulée Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, coll.
« Bibliothèque des Analytica », 1987, qui reproduit les deux textes Joyce I et Joyce II.
Docteur J. Lacan
[1]
Il s’agit d’ un texte donné par J. Lacan à J.Aubert, à la demande de celui-ci, pour
publication aux éditions CNRS, de sa conférence à l’ouverture du Symposium. le 16/06/1975.
On notera l’écart entre les deux textes que sont Joyce I et Joyce II. Voir note 1 de Joyce I.
R, I et S sont strictement indépendants. Si on tire S vers le fond, tout à fait en arrière, alors, le
nœud se trouve tiré sur R par quatre points (qui pourraient sans doute se rapprocher), mais
cela nécessite que I tire sur S ; alors, on a ceci :
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Ce qu’on dit ment : condiment. Le quatrième rond est le symptôme.
Entre le corps en tant qu’il s’imagine et ce qui le lie (à savoir le fait de parler) l’homme
s’imagine qu’il pense. Il pense en tant qu’il parle. Cette parole a des effets sur son corps.
Grâce à cette parole, il est presque aussi malin qu’un animal. Un animal se débrouille fort
bien sans parler.
Le réel : rien que d’introduire ce terme, on se demande ce qu’on dit. Le réel n’est pas le
monde extérieur ; c’est aussi bien l’anatomie, ça a affaire avec tout le corps.
Il s’agit de savoir comment tout ça se noue.
Le minimum exigible était que, de ces trois termes, imaginaire, symbolique (à savoir la
parlote), réel, chacun fût strictement égal aux deux autres, noué de façon telle que la partie fût
égale.
Je cherche à faire une autre géométrie qui s’attaquerait à ce qu’il en est de la chaîne. Cela
n’a jamais, jamais été fait.
Cette géométrie n’est pas imaginaire, comme celle des triangles, c’est du réel, des ronds de
ficelle.
Supposez que le corps, la parlote et le réel s’en aillent chacun de leur côté à vau-l’eau…
Le ça de Freud, c’est le réel.
Le symbolique, dont relève le surmoi, ça a affaire avec le trou.
S’il faut un élément quart, c’est ce que le symptôme réalise, en tant qu’il fait cercle avec
l’inconscient.
Si nous voulons mettre le réel et l’imaginaire aux deux bouts, nous aurons :
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Si on monte une barre horizontale ou si on tire vers la droite ou la gauche la ligne verticale,
vous, vous trouvez coincé ; ça fait nœud.
(La droite est équivalente au rond de ficelle si on y suppose un point à l’infini.)
Le symptôme est ce que beaucoup de personnes ont de plus réel ; pour certaines personnes
on pourrait dire : le symbolique, l’imaginaire et le symptôme.
La jouissance phallique est au joint du symbolique et du réel, hors de l’imaginaire, du
corps, en tant que quelque chose qui parasite les organes sexuels.
Ce que Freud appelait l’inconscient : un savoir exprimé en mots. Mais ce savoir n’est pas
seulement exprimé en mots dont le sujet qui les prononce n’a aucune espèce d’idée ; ces mots,
c’est Freud qui les retrouve dans ses analyses.
Il s’agit de les faire entrer par la porte, que l’analyse soit un seuil, qu’il y ait pour eux une
véritable demande. Cette demande : qu’est-ce dont ils veulent être débarrassés ? Un
symptôme.
Un symptôme, c’est curable.
La religion, c’est un symptôme. Tout le monde est religieux, même les athées. Ils croient
suffisamment en Dieu pour croire que Dieu n’y est pour rien quand ils sont malades.
L’athéisme, c’est la maladie de la croyance en Dieu, croyance que Dieu n’intervient pas
dans le monde.
Dieu intervient tout le temps, par exemple sous la forme d’une femme.
Les curés savent qu’une femme et Dieu c’est le même genre de poison. Ils se tiennent à
carreau, ils glissent sans cesse.
Peut-être l’analyse est-elle capable de faire un athée viable, c’est-à-dire quelqu’un qui ne
se contredise pas à tout bout de champ.
J’essaie que cette demande les force (les analysants) à faire un effort, effort qui sera fait
par eux.
Être débarrassé d’un symptôme, je ne leur promets rien.
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Parce que, même pour un symptôme obsessionnel, des plus encombrants qui soient, il
n’est pas sûr qu’ils feront effort de régularité pour en sortir.
Dans ce filtrage, il y a un pari, une part de chance.
Je mets l’accent sur la demande. Il faut en effet que quelque chose pousse. Et ce ne peut
être de mieux se connaître ; quand quelqu’un me demande cela, je l’éconduis.
J’appelle ça une erre-eur. Cf. l’erre d’un navire, les non-duppes errent. Les non-dupes, ça
peut se coincer et le symptôme c’est quand, à ne pas être dupe, ça se coince quand même.
Le symptôme n’était pas dans la pensée courante avant une certaine époque.
Sinthome : le mot existe dans les incunables ; j’ai trouvé cette ancienne orthographe dans
le Bloch et von Wartburg. Cette orthographe n’est pas étymologie, elle est toujours en voie de
réfection. J’ignorais que Rabelais, au siècle suivant, écrivait : symptomate.
Je vais essayer de combler mon ignorance par un certain nombre de citations.
Je dirais plutôt de la lettre. La littérature, je ne sais pas encore très bien ce que c’est ; en fin
de compte, c’est ce qui est dans les manuels, de littérature entre autres. J’ai essayé d’en
approcher un peu ; c’est une production mais douteuse et dont Freud était friand parce que ça
lui a servi à frayer la voie de cette idée de l’inconscient. Quand il a imputé à Jensen d’avoir
suivi je ne sais quel droit fil de la fonction tout à fait fantaisiste que lui, Freud, imputait à la
femme, Jensen lui a répondu qu’il n’avait jamais rien vu de tel et qu’il n’avait fait que
plumitiver, craché ça de sa plume.
Il y a une inflexion de la littérature ; elle ne veut plus dire de nos jours ce qu’elle voulait
dire du temps de Jensen. Tout est littérature. Moi aussi j’en fais puisque ça se vend :
mes Écrits, c’est de la littérature à laquelle j’ai essayé de donner un petit statut qui n’est pas
celui que Freud imaginait. Freud était convaincu qu’il faisait de la science ; il
distingue soma/germen, emprunte des (34)termes qui ont leur valeur en science. Mais ce qu’il a
fait, c’est une sorte de construction géniale, une pratique et une pratique qui fonctionne.
Je ne m’imagine pas faire de la science quand je fais de la littérature. Néanmoins, c’est de
la littérature puisque c’est écrit et que ça se vend ; et c’est de la littérature parce que ça a des
effets, et des effets sur la littérature.
C’est difficile à saisir.
Pourquoi ne me saisirais-je pas moi-même comme un effet ?
Quand une rivière coule, il y a des petits courants particuliers.
Le courant central a l’air d’aspirer les autres, mais c’est simplement parce que les autres
confluent.
Je m’y efforce et même je me tue à cela. Ça me consume parce que l’inconscient ne s’y
prête pas.
Ces nœuds borroméens ne sont faciles ni à montrer ni à démontrer parce qu’on ne se les
représente pas du tout.
Pour ce qui est de ces histoires de nœuds, nous en sommes encore à devoir tout inventer
car il n’y a rien de moins intuitif qu’un nœud. Essayez de vous représenter le plus petit qui
soit, puis le suivant et le suivant, de voir le rapport qu’il y a entre eux : on s’y casse la tête.
Tout est à construire.
Ce n’est pas parce qu’ils ont un caractère non verbal que je les utilise. J’essaye au contraire
de les verbaliser.
La vérité ?
Elle a une structure de fiction parce qu’elle passe par le langage et que le langage a une
structure de fiction.
Elle ne peut que se mi-dire. Jurez de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité : c’est
justement ce qui ne sera pas dit. Si le sujet a une petite idée, c’est justement ce qu’il ne dira
pas.
Il y a des vérités qui sont de l’ordre du réel. Si je distingue réel, symbolique et imaginaire,
c’est bien qu’il y a des vérités réelle, symbolique et imaginaire. S’il y a des vérités sur le réel,
c’est bien qu’il y a des vérités qu’on ne s’avoue pas.
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La consistance de la langue anglaise ?
Jones a dit que les anglais, grâce à la bifidité de leur langue (de racine germanique et de
racine latine), pouvaient, passant d’un registre à l’autre, tamponner les choses : ça sert à ce
que ça n’aille pas trop loin.
C’est l’équivoque, la pluralité de sens qui favorise le passage de l’inconscient dans le
discours.
L’auto-analyse ?
L’auto-analyse de Freud était une writing-cure, et je crois que c’est pour ça que ça a raté.
Écrire est différent de parler.
Lire est différent d’entendre.
La writing-cure, je n’y crois pas.
Qu’est-ce que ça veut dire avoir à écrire, de la littérature, bien sûr ?… une loufoquerie.
Phallus et littérature.
Le phallus est un manque de rien du tout, un encombrement. Personne ne sait qu’en faire.
Le texte littéraire, malgré ses apparences, est sans aucun effet. Il n’a d’effet que sur les
universitaires : ça les pique au derrière.
Quand je m’intéresse à Joyce, c’est parce que Joyce essaie de passer au-delà ; il a dit que
les universitaires parleraient de lui pendant trois cents ans.
La littérature a essayé de devenir quelque chose de plus raisonnable, quelque chose qui
livre sa raison. Parmi les raisons, il en est de très mauvaises : celle de Joyce de devenir un
homme important, par exemple. Il est en effet devenu un homme très important.
Comment se laisse-t-on engluer dans ce métier d’écrivain ? Expliquer l’art par
l’inconscient me paraît des plus suspect, c’est ce que font pourtant les analystes. Expliquer
l’art par le symptôme me paraît plus sérieux.
Verwerfung-Verleugnung.